exposition

Carmen Perrin trompe l’œil pour mieux penser

La Maison de l’Amérique latine à Paris présente des œuvres qui évitent la pesanteur et l’emphase

Carmen Perrin trompe l’œil pour mieux penser

La Maison de l’Amérique latine à Paris présente des œuvres qui évitent la pesanteur et l’emphase

Rien ne paraît plus simple que la matière et l’espace tels qu’ils sont perçus par les sens. Une porte est une porte et un mur est un mur. Le mur délimite deux espaces. La porte permet de passer de l’un à l’autre. Si, de ce côté, c’est dehors, de l’autre côté, c’est dedans. Vous entrez ou bien l’inverse selon l’endroit où vous êtes en premier; si vous êtes dedans et que vous prenez la porte, vous sortez. Cette réalité semble confirmée par l’expérience, et le langage se plie à cette réalité.

L’évidence n’est parfois qu’une convention commode et trompeuse qui tient grâce à la complicité. Il suffit de regarder de plus près ou de prononcer les mots en se souciant de savoir ce qu’ils signifient pour que tout s’effondre. C’est ce que montre avec brio Entrer dehors sortir dedans, l’exposition que la Maison de l’Amérique latine à Paris consacre à Carmen Perrin et à une dizaine d’années de sa production artistique, un parcours organisé avec beaucoup de malice par Lorette Coen, ancienne journaliste et responsable de la rubrique culturelle du Temps. Cette exposition est accompagnée d’un ouvrage qui est plus qu’un catalogue, un véritable livre d’artiste.

«Mon travail, c’est de résister au dressage de l’œil», dit Carmen Perrin. Ses œuvres feignent d’être solides quand elles sont fragiles, et sont solides quand elles paraissent fragiles. C’est le cas de beaucoup de ses interventions dans l’espace public, comme l’énorme porte de la gare de Cornavin de Genève que ses trous circulaires ont transformé en dentelle de béton. Ou de la table avec cinq chaises (!Chicas!, 2015) présentée à la Maison de l’Amérique latine, dont tous les éléments ont été soigneusement évidés au point qu’il reste juste assez de matière pour que l’ensemble tienne debout. Ces chaises et cette table sont immédiatement reconnaissables, mais elles ont été patiemment privées de ce qui les rend aptes à l’usage. Ce sont des choses dont il ne reste plus que le signe.

Avec !Chicas!, Carmen Perrin se joue du poids et de la densité. Avec Fleurs de pétrole (2012), une feuille de caoutchouc sombre qui pend et décrit une courbe élégante, elle se joue de la surface et de la matière. Avec Les Cahiers d’Alberto (3), des forages percés dans une collection des Cahiers du cinéma qui appartenait à son père, elle fait apparaître à diverses profondeurs des fragments de textes et d’images plus ou moins anciens et se joue du temps et de la mémoire. Avec Rubberbands (1993-2015), des milliers d’élastiques multicolores nouées et tendues à quelques millimètres de la surface des murs, qui recouvrent toutes les parois d’une salle, elle se joue de l’opacité et de la transparence. Avec Tracé tourné monochrome jaune (2013), un grand cercle inscrit sur le papier à l’aide d’un tour de potier, elle se joue du dessin, du geste, et de la régularité du trait démentie par l’usure qu’impose le procédé à la matière du papier.

Chaque œuvre de Carmen Perrin s’attaque à une question qui n’est pas seulement du domaine de l’art (qu’est-ce que je vois? est-ce que je peux toucher? de quoi est-ce fait? etc.), mais elle la traite avec les moyens de l’art et surtout avec ce qui lui tombe sous la main. Elle bricole, dans le sens où Claude Lévi-Strauss emploie ce mot dans La Pensée sauvage pour décrire les mythes qui se construisent avec ce dont la pensée dispose par rapport à la science qui va chercher des informations nouvelles. Cette manière de bricoler pour répondre à de grandes questions lui évite la pesanteur et l’emphase. Et elle permet au spectateur de se mêler à la partie.

Carmen Perrin: Entrer dehors sortir dedans, Maison de l’Amérique latine, boulevard Saint-Germain 217, Paris VIIe. Rens. www.mal217.org. Tlj sauf dimanche de 10h à 20h (samedi de 14h à 18h). Jusqu’au 16 mai.

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