Anton Tchekhov. Carnets. Trad. de Macha Zonina et Jean-Pierre Thibaudat. Christian Bourgois, 330 p.

L'an dernier, le centenaire de la mort de Tchekhov a été salué par trois publications: des nouvelles inédites, des conseils sur l'écriture et la biographie inachevée d'Ivan Bounine (lire le SC du 19.06.2004). Christian Bourgois – qui réédite par ailleurs pour le Salon de Paris l'excellente enquête d'Alberto Cavallari sur La Fuite de Tolstoï – y ajoute aujourd'hui des Carnets inédits en français, qui font entrer l'amateur de Tchekhov dans le laboratoire du nouvelliste et du dramaturge.

Soigneusement annotés, ces carnets de travail se recoupent car l'auteur a recopié dans le premier certaines notes littéraires des deux autres, où il consigne parallèlement des renseignements d'ordre pratique. Le plus complet et le plus intéressant des trois est donc le carnet I, qui accompagne l'écrivain de mars 1891 (date de son premier voyage à l'étranger, en compagnie de son éditeur Souvorine) à juin 1904, un mois avant sa mort, à 44 ans, dans la petite station thermale de Badenweiler, en Forêt-Noire.

Tel le personnage de l'écrivain Trigorine dans La Mouette, Tchekhov note tout et rien dans ce qu'il appelle son «garde-manger littéraire»: on y lit pêle-mêle des adresses d'hôtel ou de lieux célèbres (comme le Moulin-Rouge, où il assiste à une danse du ventre le 4 septembre 1897); des noms de fleurs à planter, des patronymes rares, des recettes contre la transpiration des pieds ou la sciatique pour soigner les paysans de Melikhovo (sa propriété près de Moscou, où il donne près de mille consultations en 1893); des listes de livres achetés à l'étranger et envoyés à la bibliothèque de Taganrog, sa ville natale: cela va des classiques français et de Rousseau à un livre en allemand sur la Croix-Rouge.

Sur un plan plus littéraire, on y trouve aussi de nombreuses observations concernant les chiens, des remarques désabusées sur la bêtise humaine ou sur le mariage, un bref aveu de solitude, des croquis sur le vif («Une dame enceinte aux bras courts et au long cou, elle ressemble à un kangourou») ou des aphorismes: «Si tu veux ne pas avoir beaucoup de temps, ne fais rien»; ou bien, digne de Lichtenberg: «Bossu, mais grand»). On y découvre surtout, plus ou moins élaborés, des sujets de nouvelles qui tiennent en une ligne ou en une demi-page – ou les deux à la fois dans cette histoire résumée par sa chute: «La groseille à maquereau était acide: «Comme c'est bête», dit le fonctionnaire, et il mourut.»

A chaque fois, les commentaires d'Alexandre Tchoudakov renvoient au texte concerné. Voilà de quoi vérifier les mots rapportés par Bounine sur l'écrivain brandissant son carnet et s'exclamant: «Cent sujets! Oui, monsieur! Vous les jeunes, vous ne m'arrivez pas à la cheville! Si vous voulez, je peux vous en vendre un ou deux!» Ce regard attentif, tendre et caustique posé sur le monde et les êtres permet aussi de mesurer le travail de l'écrivain, du balbutiement de l'idée première à la simplicité musicale de la nouvelle qui en résulte.