Carol Rama, vieille dame indigne de l’art, est morte

Hommage La Turinoise avait 97 ans

«Je n’ai pas eu besoin de modèle pour ma peinture, le sens du péché est mon maître.» Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, qui lui consacrait ce printemps une rétrospective, citait ainsi Carol Rama, décédée vendredi à Turin à 97 ans. Depuis une décennie, sa conscience s’était peu à peu absentée d’elle-même. Cette autodidacte, longtemps restée connue d’un cercle trop restreint, a commencé à exposer dans les musées internationaux octogénaire. En 2003, la Biennale de Venise lui a décerné un Lion d’or.

Dentiers, serpents et étrons

On a souvent dit qu’elle était une sorte de Louise Bourgeois italienne. Le Musée Jenisch les avait d’ailleurs exposées ensemble dès 2000. Comme l’artiste française, elle se coltinait quelques traumatismes – une mère internée, un père marchand de bicyclettes qui se suicide. Comme elle, elle dessinait des corps démembrés, roses et rouge sang. Elle aurait pu devenir une artiste brute si, toute sa vie, elle n’avait exposé en galerie, malgré les censures, croisant Man Ray, Edoardo Sanguineti, Pier Paolo Pasolini ou Andy Warhol.

Qu’elle peigne des aquarelles ou conçoive des sortes de sculptures installatives, elle crée toujours un malaise. Elle peint des dentiers, fait jaillir serpents et étrons entre les cuisses des femmes. Un passage par l’abstraction géométrique ne saura freiner cette crue organique, ce jaillissement viscéral et sexuel. Mais tout n’est pas que sexe chez Carol Rama. On croise aussi le nucléaire ou la vache folle dans ses œuvres.

Paul B. Preciado, commissaire d’une exposition à Barcelone l’an dernier, avait visité son atelier. «Peu à peu apparaissent une enclume de cordonnier, des dizaines d’embauchoirs de chaussures, ses aquarelles et bricolages mélangés aux œuvres des autres, cadeaux de Man Ray, de Picasso, de Warhol, un masque africain, des collections d’yeux, d’ongles et de cheveux empruntés aux taxidermistes, et un amas de chambres à air de pneus de vélo (éléments récurrents dans son travail à partir de 1970) qui pendent mollement à une barre, des piles de savons si vieux qu’avec le temps ils ressemblent à des blocs de graisse animale. L’appartement est une ­archive organique de son œuvre en décomposition.» Ce lieu, qui évoque aussi une «cellule» à la Louise Bourgeois, a inspiré le photographe Bepi Ghiotti et l’artiste sonore Paolo Curton i .