Salon du livre 

Carole Allamand, écrire après l’enfance

Lauréate du Prix Pittard de l’Andelyn pour «La Plume de l’ours» en 2013, la romancière née à Genève, installée depuis plus de vingt-cinq ans aux Etats-Unis, mêle la fiction policière et l’autobiographie dans son second roman, «Marathon, Florida». Elle est au Salon du livre de Genève

Carole Allamand a ses habitudes à Genève, la ville où elle a passé son enfance dans le quartier de Saint-Jean, la ville où elle revient régulièrement retrouver des amis chers et une atmosphère qu’elle n’a pas cessé d’aimer. Un rendez-vous au bar du Bristol, pourtant, la surprend. «Je n’y aurais pas pensé», dit-elle. Carole Allamand vit aux Etats-Unis depuis plus de vingt-cinq ans. Elle y enseigne, à l’Université de Rutgers dans le New Jersey, la littérature française, la zoopoétique et les théories de l’autobiographie.

L’endroit est calme, feutré. Idéal pour une rencontre. Elle commande un cappuccino. Elancée, cheveux courts, des lunettes, un beau foulard coloré sur sa tenue sportive. Elle a bien l’air d’une Américaine avec sa manière particulièrement aimable et ouverte de mettre à l’aise son interlocuteur.

En 2013, La Plume de l’ours (Stock, Prix Pittard de l’Andelyn) explorait l’Alaska. Le pays des ours – qui fascinent l’autrice –, où l’on retrouvait, finalement, la trace d’un mystérieux écrivain romand, Camille Duval, auteur aux deux visages, autour duquel s’écharpaient des cliques d’universitaires en furie.

Un autre Alaska

Marathon Florida, le second roman de Carole Allamand, paru cette fois aux Editions Zoé, a pour théâtre l’archipel des Keys. «Une région très belle, mais aussi déglinguée, dit Carole Allamand. Les Keys ne vivent que du tourisme. Elles ont aussi la réputation d’être un autre Alaska: lorsqu’on a des démêlées avec la justice, on vient s’y faire oublier.»

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Aux ursidés, aux forêts, aux vents et aux grands espaces succèdent donc le sud turquoise, les dauphins, les flamants roses, les ponts interminables qui courent sur l’eau, les trafics, les milliardaires propriétaires d’îles. De quoi bâtir une belle intrigue policière. Mais l’énigme littéraire, elle, est toujours là. C’était autour de Camille Duval et des «études duvaliennes» que se nouait le mystère de la fiction dans La Plume de l’ours. Dans Marathon, Florida, une seconde partie, autobiographique et genevoise vient répondre au thriller tropical qui ouvre le livre, autour du personnage de Norma Salvatore, héroïne en quête de la vérité sur la mort de son frère. Norma est une coureuse de fond, une policière, une amie des dauphins, une sœur en deuil, une amoureuse aussi. Et son prénom, fait remarquer l’écrivaine, a «roman» pour anagramme.

Alligator

A Norma qui règne sur la première partie palpitante succède Carole qui livre son histoire d’enfant par petites touches, chacune liée à un mot: «Fiat 600», «Alligator», «Dépression», «Cosmos 1999», «Paradisio», «Divorce», «Argos»… Cet inventaire plonge dans le passé suisse de Carole Allamand. Ces mots et les souvenirs qu’ils réveillent dévoilent en sourdine les mécanismes de la mémoire et la fabrique de l’imaginaire à l’œuvre dans l’histoire de Norma: «J’ai beaucoup pensé, dit Carole Allamand, à W ou le Souvenir d’enfance de Georges Perec.» Mais là où chez Georges Perec le roman d’aventures alterne, chapitre après chapitre, le rapport sur l’enfance et les parents disparus, l’autrice et l’éditrice de Marathon, Florida ont choisi finalement de placer l’enquête policière et le glossaire autobiographique à la suite l’un de l’autre. Les mots et les maux de la seconde partie éclairant fugitivement la fiction première.

«Quand je commence un roman, je n’ai pas l’histoire en tête. Les scènes me viennent, mais je n’ai pas de résolution, dit Carole Allaman. J’étais partie pour écrire un roman américain, mais je n’ai pas pu m’empêcher de revenir à Genève.» Alors que s’écrivait le polar, continue-t-elle, «les mêmes leitmotivs revenaient tout le temps: la douleur, le loisir, le plaisir, de brefs épisodes de violences, des chutes et des fractures. Je me suis demandé d’où venaient ces obsessions qui apparaissaient dans l’écriture. Je me suis mise à examiner des mots que j’utilisais, à chercher ce qu’ils signifiaient pour moi, leurs liens avec la Suisse. C’est comme ça qu’est né ce glossaire. La petite fille, dont il est question, et qui porte mon nom, c’est bien moi; ce sont bien mes blessures, même si je n’ai pas trop appuyé. C’était une enfance rude. Elle explique pourquoi je suis partie vivre aux Etats-Unis.» L’enquête policière renvoie donc à l’enfance. Rien d’étonnant si l’on songe que le polar élucide, explique, règle parfois des comptes. A travers la fiction de Marathon, Florida, derrière le plaisir du suspense et la découverte des îles, une réparation s’esquisse peut-être, en filigrane.

Fiction. Sert à faire diversion, à dévier le cours de la conversation de mes parents, lancée vers la dispute aussi sûrement qu’un train sur les rails. «Marathon, Florida», p. 229

Ces liens entre fiction et autobiographie, entre Suisse et Etats-Unis, entre la mémoire et l’imaginaire, ont une image précise dans Marathon, Florida, celle des ponts. «Le pont relie les îles, mais aussi l’enfance et l’écriture», dit Carole Allamand. Il y a celui des Sept Miles, en couverture du livre, ce pont qui parcourt les Keys: «Pendant onze kilomètres, on a l’impression de rouler sur l’eau.» Mais le livre évoque aussi l’effondrement du pont de Tacoma: «J’avais entendu parler à l’école d’un pont Tanger qui s’était effondré parce que des soldats étaient passés au pas cadencé. Cela m’a marquée. Nous avons nos fêlures et certaines fréquences peuvent peut-être nous amener, nous aussi, à nous effondrer.» Sans oublier le viaduc de la Jonction, où passe le train au bout du quartier de Saint-Jean où l’écrivaine a grandi: «On faisait des échos sous ses arches en faisant sauter des pétards.»

Malgré la mélancolie et les blessures de l’enfance, l’écriture de Carole Allamand ne va pas sans jubilation. Il y a un plaisir partagé de l’invention, de retrouvailles. «Ecrire, c’est les meilleurs moments, dit-elle. Quand je peux me ménager une ou deux semaines, cela me réjouit. Je n’arrive pas à écrire sans que ce soit continu. J’écris pendant les mois de vacances d’été, je prends des congés sabbatiques. Pour terminer ce livre, j’ai même pris un congé sans salaire. Une sorte de suicide financier, sourit-elle: ça recule l’âge de ma retraite.» Mais dit-elle, même si elle avoue qu’écrire est laborieux, «l’écriture, c’est ma zone de plaisir».


Expresso

Où écrivez-vous?
Presque exclusivement dans des cafés, ou coffee shops, pour éviter la procrastination à laquelle je succombe volontiers à la maison, où je trouve toujours autre chose à faire: un vélo à réparer, des copies à corriger, des vitres à nettoyer…

Quand écrivez-vous?
Quand j’ai le temps! Hélas, pas aussi souvent que je le voudrais car les semestres universitaires sont très chargés. J’écris donc pendant les vacances d’hiver et d’été.

Que lisez-vous en ce moment?
Je lis toujours plusieurs livres en même temps, pour le travail et le plaisir. D’un côté, Le Voyeur d’Alain Robbe-Grillet et Méthodes de Francis Ponge. De l’autre, Le Lambeau de Philippe Lançon. Je relis aussi une nouvelle absolument géniale sur le langage et le temps qu’un film m’a fait découvrir: L’Histoire de ta vie, de l’Américain Ted Chiang.

Les auteurs qui vous nourrissent?
Disons que j’essaie d’être à jour avec Annie Ernaux, Ian McEwan, Eric Chevillard, Jeanette Winterson ou encore James Lee Burke. (Ce sont les premiers qui me viennent à l’esprit; il y en a d’autres bien sûr.) Quant aux douceurs occasionnelles, non moins importantes, la plus récente est Jours barbares, l’autobiographie du journaliste-surfeur William Finnegan. Me viennent aussi à l’esprit Les Animaux de Christian Kiefer et Yaak Valley, Montana, de Smith Henderson, un primoromancier de 60 ans! Ces deux récits ont pour décor les magistrales forêts du Nord-Ouest américain, où je disparaîtrais volontiers.

Pourquoi écrivez-vous?
Pour découvrir ce que je sais, comme l’a dit Flannery O’Connor.
Pour prendre mon temps, et pour le partager avec ces complices que sont les lecteurs et les lectrices.


Profil

1967 Naissance à Genève.

1993 Installation aux Etats-Unis.

2004 Marguerite Yourcenar, une écriture en mal de mère, essai, Imago.

2013 La Plume de l’ours, roman, Stock.

2018 Le «Pacte» de Philippe Lejeune ou l’autobiographie en question, essai, Honoré Champion.

2019 Marathon, Florida, roman, Zoé.


Carole Allamand au Salon du livre

Scène Suisse, Palexo

Rencontre avec Tatjana Malik et Carole Allamand, le 3 mai à 15h.

Dédicaces, le 3 mai, de 16h à 17h30 sur le stand des Editions Zoé.

Belgique Wallonie-Bruxelles, Palexpo

Rencontre avec Barbara Abel et Carole Allamand, le 4 mai à 18h.


Carole Allamand «Marathon, Florida» - Zoé, 270 p.

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