Documentaire

Carole et Delphine font de la vidéo

Un excellent documentaire de montage retrace la complicité amicale et artistique entre la pionnière de la vidéo Carole Roussopoulos et la comédienne Delphine Seyrig, qui ont défendu avec virulence, mais non sans humour, la lutte pour les droits des femmes

L’histoire est connue: lorsque la firme Sony commercialise en 1967 son Portapak, caméra vidéo portative révolutionnaire, Jean-Luc Godard en achète le premier modèle disponible à Paris. Le second sera acquis par la Valaisanne Carole Roussopoulos (1945-2009), née Carole de Kalbermatten, sur le conseil de Jean Genet, ami de son mari, Paul Roussopoulos. La jeune femme venait alors de se faire licencier par le magazine Vogue et se demandait que faire.

A l’opposé du cinéma, un univers entre les mains des hommes, la vidéo serait pour elle un médium vierge où, justement, tout restait à faire. Carole Roussopoulos s’en emparera avec fougue, et en fit un outil central de son combat féministe. On est alors dans les années 1970, décennie faste qui verra le MLF (Mouvement de libération des femmes) emboîter le pas aux changements sociétaux amorcés par Mai 68.

Lire aussi: Carole Roussopoulos, géante de la vidéo portable

Afin de financer ses projets, Carole Roussopoulos anime des ateliers vidéo. Un jour, elle a comme élève une certaine Delphine Seyrig (1932-1990). Elle ne la connaît pas, mais on lui souffle qu’il s’agit d’une actrice célèbre… Une solide amitié unira dès lors ces deux personnalités franco-suisses – la mère de Delphine Seyrig fait partie de l’illustre famille de Saussure – partageant les mêmes idéaux. Suite à leur rencontre, elles coréaliseront plusieurs films vidéo, dont le célèbre Maso et Miso vont en bateau (1976). Reprenant les images d’un débat télévisé animé par Bernard Pivot sur le féminisme et le droit des femmes, avec notamment la présence d’une Françoise Giroud à laquelle elles reprochent d’incarner la condition féminine au lieu de représenter les femmes, elles signent un film drolatique qui les voit commenter et contredire les invités de l’émission.

Unbillet de blog.

Sois belle et…

Peu avant sa disparition, Carole Roussopoulos avait décidé de consacrer un documentaire à celle qu’elle considérait comme sa compañera de lutte. Ce projet inachevé a servi de point de départ à Delphine et Carole, insoumuses, un film de montage réalisé par Callisto McNulty, qui n’est autre que la petite-fille de la vidéaste valaisanne. Fort habilement, la réalisatrice alterne des extraits de vidéos réalisées par son aïeule (Maso et Miso vont en bateau, mais aussi Les prostituées de Lyon parlent, S.C.U.M. Manifesto ou encore Y a qu’à pas baiser) et de quelques films fameux tournés par Delphine Seyrig sous la direction de Jacques Demy, Chantal Akerman, Marguerite Duras et François Truffaut, qu’elle entrecoupe d’interviews d’archives – dont un long entretien inédit avec Carole Roussopoulos – dans lesquelles les deux protagonistes explicitent leur vision du féminisme.

Une vraie narration se met alors en place, avec ses révélations (comment Delphine Seyrig s’est vue écartée par un producteur comme Daniel Toscan du Plantier à cause de ses prises de position), ses moments d’émotion (la comédienne racontant sa découverte des autrices américaines engagées de la fin des années 1960) et ses scènes chocs, comme cet extrait du documentaire Sois belle et tais-toi, dans lequel Jane Fonda revient pour Delphine Seyrig sur le moment où elle a pris conscience qu’elle n’était qu’un produit commercial que les producteurs pouvaient façonner à leur guise.

Lire également: Des sons et des images pour cristalliser les mémoires

Dévoilé en début d’année à la Berlinale, puis primé au FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève), Delphine et Carole, insoumuses est sorti ce mercredi, à deux semaines et demie de la grève des femmes. Cette actualité ne fait que renforcer l’idée que si depuis les années 1970 les choses ont avancé, tout n’est malheureusement pas acquis. Le film montre surtout, pour reprendre les mots de sa réalisatrice, que «l’humour est une arme de destruction patriarcale massive».


«Delphine et Carole, insoumuses», de Callisto McNulty (France-Suisse, 2018), 1h10.

Projections spéciales en présence de la réalisatrice: le 5 juin à Genève (Spoutnik, 20h30), le 7 à Pully (City Club, 20h), le 8 à Sainte-Croix (Royal, 18h), le 9 à Vevey (Rex, 18h30), le 11 à La Chaux-de-Fonds (ABC, 20h15), le 12 à Sion (Lux, 18h) et le 13 à Carouge (Bio, 20h15).

Publicité