Certains exercent leur amour de l'art par l'étude, l'analyse, la contemplation; ils se font alors historiens ou critiques. D'autres l'enseignent ou le mettent en scène comme, par exemple, les commissaires d'exposition. Caroline Lang a choisi une voie différente. Ce qui intéresse cette femme enthousiaste, c'est l'art comme il circule dans la société, comme il s'achète, se vend, passe de main en main. Comment les amateurs passionnés se l'arrachent, comment les spéculateurs manœuvrent. Observer de quelle manière se constituent les prix sur le marché. Evaluer aussi et conseiller. Repérer les collections qui pourraient un jour passer sous le marteau d'un commissaire-priseur. Convaincre de vendre ceux qui sont décidés à s'en défaire. Pas n'importe où: chez Sotheby's, la maison d'enchères qui l'a formée et pour laquelle elle travaille depuis dix-huit ans.

Caroline Lang, 40 ans, Bâloise et Anglaise, vient d'être nommée directrice de Sotheby's Genève. Selon l'organisation actuelle, deux femmes, elle-même et Claudia Steinfels à Zurich, dirigent désormais les affaires en Suisse. «En réalité, mes activités couvrent tout le pays; elles sont doubles: l'une se rapporte à la place de Genève, l'autre à titre égal, concerne le business getting, la recherche d'affaires. En qualité de spécialiste en art impressionniste, moderne et contemporain, je cherche des clients, je les conseille pour des acquisitions ou des ventes d'œuvres ou de collections; j'achète aussi, pour certains d'entre eux, lors des ventes aux enchères de Londres et de New York.»

Etait-elle destinée au commerce de l'art? Caroline Lang fait ses humanités à Bâle; grâce à sa ville natale, elle vit dans la contiguïté de la scène artistique passée et présente: «Le Kunstmuseum et la Galerie Beyeler se trouvaient exactement sur le chemin de l'école!» Elle envisage d'abord la profession d'artiste, s'y prépare à l'Académie Charpentier, à Paris, comprend rapidement que sa voie ne sera pas celle de la création «mais une vie de voyage, entourée d'art». Exactement la sienne aujourd'hui. A 21 ans, elle part pour Londres et s'inscrit au The Works of Arts Course, aujourd'hui le Sotheby's Institute of Arts, qui offre une formation intensive d'un an couronnée par un diplôme reconnu. «Ce que j'ai apprécié: une formation pratique, le contact concret, manuel, avec les pièces étudiées, me trouver directement dans le bain des enchères.» Après, sa décision est prise: elle veut devenir commissaire-priseur et travailler dans une maison de ventes.

Elle fait donc tout naturellement le siège de Sotheby's, qui finit par lui offrir un poste… aux archives! Mais, vite, elle s'en dégage et passe aux catalogues. «A 23 ans déjà, on m'envoyait évaluer des œuvres dans toute l'Europe», raconte-t-elle avec un accent de surprise et de triomphe dans la voix. Elle reste à Londres jusqu'en 1991 et conduit sa première vente en 1990. Un moment crucial, l'épreuve la plus difficile de sa vie peut-être, et qu'elle surmonte même si elle coïncide avec le décès de son père. Un père qui, sans rien lui imposer, lui a appris la constance et la ténacité. Et il en faut dans l'univers particulier où elle se meut, dont la cérémonie des ventes et du marteau n'est que la partie visible et spectaculaire, «la mise en scène d'opérations longuement préparées et longtemps à l'avance».

Caroline Lang aime citer Freud pour qui l'art est le détour par où le rêve retrouve la réalité. «Comme moi, les personnes de ma génération sont séduites par les images qui les ont forgées. Ce n'est pas un hasard si, chez celles qui peuvent se permettre d'acheter, l'attrait de l'art contemporain se montre très vif.» Ce dernier, de plus en plus présent sur le marché, voit ses prix grimper; mais ils restent raisonnables. «Dans ce domaine, on peut encore s'offrir des chefs-d'œuvre.» Aujourd'hui, grâce à l'outil Internet, le marché des ventes est devenu plus transparent, les clients mieux informés, les mouvements et les cours moins chaotiques. La tendance générale, estime-t-elle, est à la stabilité, une stabilité qui se maintient à un niveau élevé.

Elle s'insurge contre l'idée que des maisons telles que Sotheby's ne vendent que l'art le plus cher. «Evidemment, on se laisse impressionner par le prix que peut atteindre un Picasso, mais il s'agit d'un cas d'exception: avec la même somme, on peut se constituer une entière et honorable collection d'art contemporain.» Mais, affirme-t-elle, attention: le vrai collectionneur n'est pas celui qui conserve mais celui qui achète et revend pour acheter encore. «En art, le véritable investissement, c'est l'enrichissement de la vie.»