Scènes

A Carouge, «Le journal d’Anne Frank» déborde de joie et d’élan

Rien de déprimant dans le spectacle tiré du célèbre récit qui raconte la vie de deux familles juives à Amsterdam, cachées pour échapper aux rafles nazies. Emmenée par une comédienne ébouriffante, la proposition est applaudie debout par les adolescents

Le journal d’Anne Frank sur les planches, la promesse d’une soirée déprimante? Au contraire, le spectacle à voir ces jours dans la petite salle du Théâtre de Carouge avant le CPO à Lausanne et L’Echandole à Yverdon explose de joie et d’émois. C’est que le carnet intime le plus célèbre de l’histoire – 70 langues, 30 millions d’exemplaires – déborde déjà de vie et de projets en soi. Mais, à l’adaptation, à la scénographie et à la mise en scène qu’elle partage avec Nicolas Rossier, Geneviève Pasquier a encore amené sa fibre facétieuse. Et comme Judith Goudal, qui incarne l’héroïne, n’est pas l’actrice la plus neurasthénique de la scène romande, le moment pétille vraiment de fantaisie et de générosité. Vendredi soir, les ados du public ont réservé une standing ovation à ce récit de deux familles juives contraintes de vivre recluses pour échapper à la barbarie nazie.

Il faudra faire une fois le portrait de Judith Goudal, petite boule d’énergie qui, à chacune de ses apparitions, déclenche un immense courant de sympathie. On l’a découverte dans Ivanov, d’Alexandre Doublet, en 2011, et revue l’année après dans Figaro! de Jean Liermier. Déjà, ses Sacha et Fanchette vibraient d’une formidable intensité. En 2017, la Genevoise a injecté sa joie bondissante dans My Cha-Cha Garden, de Rossella Riccaboni, avant de gronder de colère dans le très émouvant Chœur des femmes de Michèle Millner. Lançant une poupée par-dessus bord, la comédienne y fustigeait la pression de maternité que connaît toute trentenaire… Chaque fois, son énergie décoiffe, son expressivité subjugue.

Un tempérament de feu

C’est de nouveau le cas à Carouge, après le Théâtre des Osses, près de Fribourg, où le spectacle, qui se concentre sur les trois adolescents de la maisonnée, a été créé avec succès. Judith Goudal illumine Anne Frank, cette figure attachante qui, dans son célèbre journal, raconte de 1942 à 1944 la cohabitation de deux familles juives forcées de se cacher dans une ville d’Amsterdam occupée par les nazis. L’adolescente parle aussi de ses tribulations intérieures et extérieures, elle qui prend 13 centimètres en deux ans! Anne ne ressemble pas à Margot, sa sœur aînée (Laurie Comtesse, dans une étonnante composition loin de sa vivacité naturelle). Elle n’est pas sérieuse et appliquée, mais bout d’un feu du dedans si incandescent qu’elle s’impatiente, explose, se fait sermonner par les adultes présents.

Celle qui se voit devenir «journaliste et écrivaine plus tard» aimerait tellement sortir, danser, jouer du piano, aller à l’école, au cinéma… Plus loin, elle condamne la logique patriarcale qui veut que les femmes de son époque soient si effacées. Et plus loin encore, elle raconte ses premiers émois avec Peter (Yann Philipona, précis et délicat), le fils de la famille Van Daan, qui s’est aussi réfugiée dans l’annexe qu’Otto, le père d’Anne, a aménagée à l’arrière de son entreprise, lorsqu’il a senti venir le vent des déportations. Si Le journal d’Anne Frank a tant de succès, c’est parce qu’il oppose un récit lumineux à l’obscurité de l’époque et à l’issue tragique des héros. Ce contraste fait sa force depuis plus de septante ans.

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Cet esprit, Geneviève Pasquier l’a très bien saisi. Sur la scène, une cabane toute en hauteur, munie de plusieurs escaliers et de différentes ouvertures, évoque l’exiguïté de l’annexe, mais aussi les trouvailles des ados pour écarter les murs. Danses endiablées, déguisements insolents, patinage sur glace: les plus jeunes ne cessent de s’inventer un ailleurs. Les parois immaculées permettent aux comédiens de projeter en direct des dessins et des écritures qui présentent les membres de la maisonnée et l’importance du précieux cahier.

Trois ados résistants

Tout est vivant et animé dans cette mise en scène chaleureuse. Bien sûr, par moments, il y a des coups de froid. Sur un piano aigre qui reprend des airs yiddish, Anne a le blues et, dans la brume d’un matin de novembre 42, elle se perche à la fenêtre pour digérer son chagrin. Les bombardements sont aussi des instants fracassants qui rappellent la violence de la guerre. Mais ce qui reste après cette soirée passée en compagnie de ces trois ados résistants, c’est l’importance de la joie, de l’acuité et de l’élan.


Le journal d’Anne Frank, jusqu’au 17 avril, Théâtre de Carouge. Les 27 et 28 avril, CPO, Ouchy. Le 2 mai, L’Echandole, Yverdon-les-Bains.

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