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Conçu par le bureau Pont12, le nouveau Théâtre de Carouge comprendra deux salles, une de 500 sièges, une autre modulable de 100 à 200 places, un atelier de construction et un restaurant.
© Pont 12

Campagne

A Carouge, le MCG s'attaque au théâtre

Faut-il ou non reconstruire le Théâtre de Carouge? Aux portes de Genève, la bataille politico-culturelle fait rage. Les partisans d'une reconstruction parlent d'une chance historique. Le député Sandro Pistis balaie cet argument, au nom du patrimoine. Les Carougeois trancheront le 24 septembre

Et si c’était un présage? Sous le pont de Carouge, l’Arve fouette, couleur acier, comme si elle pressentait la bataille à venir. Sur l’esplanade, devant le Théâtre de Carouge, Sandro Pistis embrasse le bâtiment du regard, son profil oblong d’avion Concorde au repos, son toit en pente douce. Le député MCG au Grand Conseil ne connaît pas forcément l’histoire du lieu, il ne fréquente d’ailleurs que rarement les salles, comme il le reconnaît, mais il tient à ces murs.

«C’est un patrimoine, au même titre que le cinéma Bio que nous avons rénové. Pourquoi détruire un bâtiment qui n’a que 45 ans? Ça n’a pas de sens. Et vous voyez cette place, là, derrière le théâtre, c’est une place fréquentée par les jeunes, elle risque de disparaître elle aussi.»

Sandro Pistis est gendarme à la ville, serviable et proche des gens comme il se définit; il est à sa façon aussi dramaturge. C’est à cet ancien conseiller municipal carougeois qu’on doit la grande pièce politico-culturelle genevoise de la rentrée.

S’il n’avait pas lancé un référendum contre la reconstruction du Théâtre de Carouge, cette maison qui est sortie de terre en 1972, la population carougeoise n’aurait pas eu à se prononcer dimanche 24 septembre sur ce projet architectural d’envergure soutenu par tous les partis, UDC comprise, à l’exception du MCG.

Un enjeu régional

Arlequinade dans la cité sarde? A l’évidence, non. L’enjeu est grand pour la commune et le canton. Avec l’érection parallèle de la Nouvelle Comédie, sur la place de la gare des Eaux-Vives, et du Théâtre de Carouge, c’est une agglomération qui se verrait dotée d’infrastructures adaptées aux nouvelles habitudes du public et aux besoins des artistes.

«Une chance historique», note l’ex-patron de la TSR Guillaume Chenevière, administrateur dans les années 1960 du premier Théâtre de Carouge, celui qui flibustait dans une salle paroissiale – en ce temps-là, l’Eglise avait mis à disposition un espace, favorisant les équipées de François Simon et de Philippe Mentha, artistes charismatiques sans lesquels rien ne serait advenu.

Lire aussi: Coup de massue au Théâtre de Carouge

«Le bâtiment de 1972, c’était un beau geste, poursuit Guillaume Chenevière, qui en fut aussi l’un des directeurs, aux côtés de Philippe Mentha et de François Rochaix. Mais on savait déjà à l’époque qu’il manquait deux choses essentielles: une salle de répétition et des locaux pour l’administration. Le nouveau projet, celui que le bureau lausannois Pont12 a conçu et qu’un jury a sélectionné au terme d’un concours international, a l’immense mérite d’être pérenne.»

Sur le papier, il fait saliver l’amateur: avec son foyer ouvert sur l’esplanade, son restaurant, il devrait se muer en lieu de sociabilité; avec ses deux scènes, son studio de répétition, ses bureaux, son atelier de construction, il présentera tous les atouts d’une fabrique de fictions d’aujourd’hui.

«Une piscine plutôt qu’un théâtre»

«Le théâtre, ce sont d’abord de bons acteurs, balaie Sandro Pistis. Si le projet passe, les Carougeois se heurteront à une cage de scène haute de 24 mètres; vous imaginez l’effet sur le site. Et il y a le coût de la reconstruction: 54 millions, c’est énorme. Les Carougeois ont d’autres besoins, notamment dans le domaine des infrastructures sportives. On attend une piscine couverte.»

«L’affaire du siècle»

Trop chère, cette reconstruction? A priori pas, surtout si on en compare le coût à celui de la Nouvelle Comédie, plus de 100 millions. Stéphanie Lammar réfute en tout cas l’argument. La conseillère administrative socialiste tient les rênes de la Culture et du Sport, notamment.

«Sur ces 54 millions, les Carougeois n’en paieront que 24, dont 6 ont déjà été investis dans le crédit d’étude. Le canton soutient le projet à hauteur de 10 millions, l’Association des communes versera 7 millions. Le conseil de fondation du théâtre a de son côté trouvé 13 millions apportés par des privés. Pour 24 millions, Carouge peut s’offrir un bâtiment qui en vaut 54.»

Vous avez dit l’affaire du siècle? «Ce n’est pas si simple, proteste Sandro Pistis, l’argent du canton et des communes est aussi celui des Carougeois. Nous sommes favorables à la rénovation du bâtiment, parallèlement à celle prévue de la salle des fêtes.»

Formule raisonnable, peut-être, mais qui ne résoudrait rien, rétorque Jean Liermier qui, porté par une fougue à la Cyrano, a fait de sa maison une des adresses théâtrales romandes les plus courues. Son enthousiasme depuis neuf ans paie: près de 4000 abonnés et un taux de remplissage de ses deux salles – l’une au 43, rue Ancienne, l’autre au 57 – avoisinant les 90%.

Querelle de chiffres

«Le bâtiment du 43, rue Ancienne n’est plus aux normes et on le sait depuis longtemps, explique Jean Liermier. Il faut le désamianter, les canalisations fuient, tout se déglingue. Mais rénover ne réglera pas notre principal problème: la dispersion de nos activités. En 1986, Georges Wod, qui dirigeait alors la maison, avait réussi à convaincre le propriétaire d’une vieille grange de la lui louer – c’est le local du 57, rue Ancienne. Il y a logé l’administration, une salle de répétition et une petite scène. Mais le bail que nous avons déjà réussi à prolonger arrive à échéance en 2019. Sans nouveau théâtre, le risque est grand qu’il n’y ait plus de création à Carouge.»

Le paradoxe d’une rénovation, c’est aussi qu’elle coûterait plus cher aux Carougeois que la reconstruction du bâtiment. C’est du moins ce qu’affirme Stéphanie Lammar: «Une étude sérieuse estime la rénovation à 25 millions, soit, pour les Carougeois, plus que la reconstruction! Et à ces 25 millions, vous pouvez ajouter les 6 millions du crédit d’étude pour la reconstruction qui seraient perdus. Alors certes, pour la salle des fêtes attenante, le coût de la rénovation est de 9 millions. Mais le Théâtre de Carouge est beaucoup plus grand et complexe.»

Ce chiffre de 25 millions, Sandro Pistis le conteste. On le retrouve samedi dernier sur cette agora qu’est la place du Marché. Ce matin-là, il fait campagne en solitaire devant le stand du MCG. Il défend son Carouge, celui de son enfance, quand il rendait visite à ses oncles. Et redoute de le voir défiguré. «Vingt-quatre mètres de haut, c’est énorme», répète-t-il.

Un drame à l’issue incertaine

Dans les rangs des partisans de la reconstruction, l’heure n’est pas à l’optimisme. Ancien codirecteur du Ballet du Grand Théâtre, patron aujourd’hui de L’Abri, plateforme artistique lovée dans la Vieille-Ville, François Passard est un Carougeois de toujours. «Ce n’est pas gagné, mais il se peut que les femmes, qui habituellement entraînent leur conjoint au théâtre, fassent pencher la balance.»

«Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas de plan B, soupire Guillaume Chenevière. Quand François Simon a créé le théâtre en 1957, la vie théâtrale genevoise était pauvre. Par la suite, on a pu mesurer les bienfaits d’une émulation entre deux grandes maisons, la Comédie d’un côté, le Théâtre de Carouge de l’autre. C’est ce qui pourrait se reproduire. Sinon, je crains que ce tissu artistique patiemment développé ne disparaisse.» Sous le pont de Carouge, l’Arve gronde. Et les augures bégaient.


La hauteur du bâtiment ou le syndrome de Cyrano

Le Théâtre de Carouge se dressera-t-il vers le ciel, enfin? Lauréat du concours en 2012, le bureau lausannois Pont12 n’a pas seulement imaginé un îlot de bâtiments, comme l’architecte François Jolliet dénomme l’ensemble, riche d’une grande salle de 500 places, d’une autre modulable de 100 à 200 sièges, d’un atelier où manufacturer décors et costumes, ainsi que d’un restaurant.

Il affirme la présence d’un théâtre au cœur de la ville, avec sa cage de scène, ce bloc où cohabitent plateau, dessous, cintres et gril. Sa hauteur? Quelque 24 mètres, ce qui donne d’avance de l’urticaire à certains habitants.

Pour Sandro Pistis et le MCG, c’est le nez de Cyrano. Une protubérance dans le ciel carougeois, une césure insupportable entre la ville ancienne et la moderne. De fait, cette taille vaut comme symbole d’une ambition culturelle et comme rupture avec l’esthétique de 1972.

Une cage de scène émergée

A l’époque, les architectes immergent le plateau cinq mètres sous terre. Si la solution paraît dans un premier temps élégante, elle se révélera à la longue peu fonctionnelle: l’acheminement des décors est notamment compliqué. C’est ce qui a poussé l’équipe de Pont12 à miser sur une cage de scène émergée. Ses concurrents avaient d’ailleurs fait de même.

C’est qu’à moins de châtrer le théâtre, il est impossible d’escamoter la cage de scène, à partir du moment où on décide que les plateaux donneront de plain-pied sur la ville. François Jolliet et ses collègues ont bien flairé le problème: «Les marronniers de l’esplanade et la couronne de bâtiments qui enserre la cage de scène atténueront l’impression de hauteur. On ne la verra pas depuis le vieux Carouge.» «Le Grand Théâtre possède une cage de scène imposante, note Guillaume Chenevière. Personne ne s’en offusque, elle fait partie du décor.» Reste que dans ce genre de vote, l’argument esthétique – qui est aussi affectif – peut être décisif.

Jean Liermier, lui, veut croire à un autre destin pour ce bâtiment. «Si le projet passe, nous ferons des façades de ce bloc des espaces de projection; j’ai pris des contacts avec le festival Images à Vevey, croyez-moi, ces murs deviendront très désirables.» La flamme de Cyrano.


Une vie de théâtre en cinq actes

1957 Comédien incandescent, François Simon crée le Théâtre de Carouge.

1972 Après l’abandon d’une salle paroissiale où elle joue pendant près de dix ans, la troupe cherche un nouveau toit. Le bâtiment actuel est inauguré dans un climat d’enthousiasme.

2010 Devant l’état du théâtre et le coût estimé d’une rénovation – près de 25 millions selon les autorités – la municipalité lance un concours.

2012 Le projet du bureau lausannois Pont12 est sélectionné à l’unanimité du jury.

2017 Au printemps, Sandro Pistis et le MCG lancent un référendum contre la reconstruction du théâtre. Ils obtiennent le nombre de signatures requis. La population carougeoise se prononcera le dimanche 24 septembre. 

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