Une journée de fous. Dans le salon de la villa des Cerisiers, asile d'aliénés pour patients de luxe, une infirmière vient d'être étranglée. Pour Richard Voss, l'inspecteur de police en charge du dossier, le coupable est tout désigné. Son nom? Albert Einstein. Ou plutôt Ernst-Heinrich Ernesti, pensionnaire convaincu d'avoir enfanté la théorie de la relativité. Etrange coïncidence: trois mois plutôt, un autre pensionnaire, Herbert-Georg Beutler, persuadé d'être Isaac Newton, avait étranglé de la même manière son infirmière attitrée.

Deux meurtres sur les bras, et un inspecteur de police plus prompt à siffler le cognac d'Isaac qu'à soupçonner quelque coup tordu (espiègle Michel Rossy). Le moins que l'on puisse dire, c'est que Les Physiciens de Dürrenmatt ne s'embarrassent pas de préliminaires.

De ce départ en fanfare, la mise en scène que signe François Rochaix au Théâtre de Carouge ne retient qu'en différé l'effet de surprise. En amont du jeu, comme pour préciser les intentions de l'auteur et faire entendre sa pensée caustique, une voix off adresse à l'auditoire la longue didascalie qui plante le décor du premier acte. L'on découvre ainsi que la pièce adopte les principes classiques de l'unité de lieu, de temps et d'action. Parce que, ironise l'auteur: «Une action qui se déroule chez les fous ne s'accommode que d'une forme classique.»

Pas de folie sans méthode, la vieille recette d'Hamlet a donc encore du bon. Cela, l'intrigue suffirait à le faire entendre au spectateur, sans laisser refroidir ainsi le cadavre de l'infirmière emmaillotée. On l'aura compris: la suggestion n'est pas le fort de cette lecture carougeoise, qui adopte à la lettre les principes classiques énoncés par l'auteur.

Incarnation respectueuse des indications de Dürrenmatt, la mise en scène de François Rochaix, tout à la valorisation de sa distribution prestigieuse, ne tente pas l'actualisation de la pièce, créée en 1962. Pas plus qu'elle ne suggère, dans sa scénographie comme dans son jeu, d'autres axes de lecture que ceux prescrits par le texte lui-même.

Fort heureusement, des pistes de lecture, ces Physiciens n'en manquent pas. Banale enquête policière à l'ouverture de ses deux actes, la pièce évolue rapidement sur de multiples registres, au gré d'une série de retournements de situation testant la folie présumée des uns et des autres. D'abord parce qu'un troisième physicien, également interné, entre bientôt en scène. Hirsute et hagard, les pieds patinant dans ses charentaises, Johann-Wilhelm Möbius (un Michel Kullmann habité) se dit en communication directe avec le roi Salomon.

Mais lorsqu'il étrangle à son tour l'infirmière qui l'aime et veut s'enfuir avec lui, tout s'éclaire. Möbius est un simulateur, génie de la physique bien décidé à circonscrire à cet asile une recherche devenue trop dangereuse pour l'humanité. Ses congénères, alors, se déclarent à leur tour: espions à la solde de deux grandes puissances, les prétendus Einstein (Laurent Sandoz) et Newton (Jacques Roman) sont là pour lui ravir ses trouvailles.

Seul hic: la doctoresse Mathilde von Zahnd (excellente Laurence Montandon), directrice de l'établissement, a mis la main sur les recherches de Möbius. Personnage malfaisant jusqu'à la caricature, bossue fin de race et seule vraie folle de la pièce, c'est elle qui tire les ficelles depuis le début, réservant à l'humanité l'apocalypse que lui a inspirée le roi Salomon. Tandis que les trois physiciens, condamnés au silence par le meurtre de leurs infirmières, se résignent à leur folie d'emprunt.

Tout imprégnée des terreurs de la Guerre froide, la pièce de Dürrenmatt survit aisément à sa parabole un rien surannée. Parce que le débat qu'elle articule, interrogeant la responsabilité de la recherche et la menace que représente le génie, scientifique ou artistique, n'en a pas fini d'agiter les consciences. Et cet asile de fous, théâtre anodin d'un bon roman d'espionnage, devient alors l'arène humaine où se brade sans états d'âme le destin de la vie terrestre.

«Les Physiciens». Théâtre de Carouge. Tous les jours, relâche le lundi. Jusqu'au 20 février. En alternance avec «Copenhague», de Michael Frayn. Loc. 022/343 43 43 ou

http://www.theatredecarouge-geneve.ch