John Le Carré

Une Amitié absolue

Trad. de Mimi et Isabelle Perrin

Seuil, 376 p.

Il y a trois ans, dans La Constance du jardinier (The Constant Gardener), le romancier s'en était pris à la puissance maléfique de la pieuvre pharmaceutique, allant flairer jusqu'à Bâle l'odeur nauséabonde qu'elle dégage. Oxfam, la grande ONG britannique active en Afrique (l'action du Jardinier se passe pour l'essentiel au Kenya), avait remercié Le Carré. Qui le félicitera cette fois, hors des cercles littéraires? Dominique de Villepin peut-être, qui est à vrai dire aussi un peu de la maison. Car Une Amitié absolue est le roman de la guerre contre l'Irak, ou plutôt de l'opposition radicale à la guerre et à la malfaisante Amérique, dont la France, in fine dans le livre, demeure l'ultime adversaire: le gouvernement de Gerhard Schröder, lui, s'est couché devant la plus improbable provocation imaginée dans les couloirs les plus secrètement «neocons» de Washington.

C'est ainsi que le roman se noue et s'effondre. C'est ainsi que John Le Carré l'a voulu, le reprenant, le retravaillant jusqu'à l'été dernier pour y introduire la guerre. Au même moment, il publiait, sur l'Irak aussi, des commentaires furieux dans la presse de gauche – et dans Le Temps! C'est le problème d'Une Amitié absolue: le militant contre l'aventure américaine a fusionné avec l'écrivain, et quand les créatures du roman ouvrent la bouche, il en sort parfois des éditoriaux du Guardian contre George Bush.

Parfois. Mais le roman n'est pas qu'un gros tract, sinon on n'en parlerait pas. Il y a aussi Edward Mundy, et c'est Le Carré retrouvé. Ted est grand, un peu pataud. Il ne ressemble donc pas à George Smiley, souvent rencontré dans les pages de David Cornwell, diplomate-espion devenu JLC pour écrire, ni à Magnus Pym, du Perfect Spy, ce pur chef-d'œuvre. Mais c'est la même pâte humaine soulevée dans le doute. Une mère inconnue, ou plutôt inventée; un père fantasque et alcoolique; une enfance entre l'Asie et l'exil anglais; une entrée dans l'âge adulte à reculons, et l'aspiration dans un jeu de miroirs dont Mundy est le jouet plus qu'il n'apprend à s'en jouer. On suit avec une attention fraternelle ce jeune homme jusqu'à Berlin, où il arrive par une série de décisions qu'il n'a pas vraiment prises dans le squat de Sasha. Années 60: la ville murée est bouillonnante comme Paris. Les nouveaux communards provoquent dans les rues la police avec l'illusion qu'ils défient un ordre mal guéri du nazisme.

Sasha, petit, un peu difforme, est leur chef dogmatique. Ted vit sous son charme, irrité par son verbiage, fidèle pour toujours.

John Le Carré en était à peu près là de son entreprise, dit-il, le 11 septembre 2001. Il a songé à laisser tomber. L'histoire d'Ed et de Sasha, tentés il y a longtemps par l'action terroriste dans le Berlin noir-rouge du siècle dernier, perdait son sens. Puis l'écrivain a retrouvé un propos dans les suites de septembre, dans la guerre en Irak: un règlement de comptes avec l'Amérique. Avec le gouvernement américain? Ce n'est pas sûr. Il y a depuis longtemps dans l'œuvre de Le Carré une antipathie recuite à l'égard des «Etats-Uniens», comme on dit dans le vocabulaire correct de l'extrême gauche. Et dans le vertige de l'agent double, qui a toujours été au cœur de l'«œuvre carrée», il y avait un peu de la fascination des intellectuels oxfordiens face au rideau de fer, à son envers, face à Karla sans visage. Les Américains, eux, étaient toujours hautains, cassants, grossiers. Désormais, ils sont de vrais salauds. Ou si on accorde foi à la grande machination de Heidelberg (dans le roman): de pures ordures qui cherchent à entraîner l'Europe sur la route de la peur et du mensonge.

C'est un propos d'éditorialiste radical. Mais ça ne fait pas un roman. Cette Amitié absolue embrasse trop – l'Inde impériale, le gauchisme soixante-huitard, les coups fourrés de la guerre froide, l'Amérique bushienne – et finit en grand guignol. On le referme avec soulagement. Avec tristesse aussi.