Pour «Le Temps», tout l’été, Frédéric Pajak revisite quelques villes de sa vie. Villes du nord, villes du sud, chacune joue sa part, secrète ou manifeste, dans le parcours de l’écrivain-dessinateur. Retrouvez ici tous les épisodes

Dans le fleuve de l’oubli, je me suis baigné sans me noyer. Il est bon d’aller chasser le souvenir, et de ne pas l’abattre ni le blesser. Seulement le capturer, le mettre en cage et l’observer. S’il s’effarouche ou s’excite de trop, il faut lui donner sa pitance. A quarante ans, j’ai quitté ce qui entravait ma vie. J’ai d’abord loué une chambre dans un village de la vallée du Grand-Saint-Bernard, au nord-ouest de l’Italie, sous la Pointe de Barasson. Un village nommé Etroubles, que la montagne anéantit de son ombre dès le milieu de l’après-midi. J’y ai passé des dizaines de nuits; il faisait froid en plein été. J’ai alors habité un modeste appartement au centre d’Aoste. Deux grandes chambres donnant sur un balcon, une salle de bain plus grande encore. Construction des années 1960, cloisons minces, mais sols en marbre. Un immeuble de cinq étages, d’une laideur ordinaire, barbouillé de beige, situé rue de la Tour du Lépreux, une tour bâtie sur les ruines d’un bâtiment romain, appelée un temps tour de la Frayeur car les habitants la croyaient hantée par des revenants, notamment une grande femme vêtue de blanc, rôdant autour une lampe à la main.