Photographie

Des cartes sans géographie

Un petit éditeur français publie des «livres» de photographie en forme de cartes routières. Prochains territoires: Montalivet et Brooklyn

Elle ne vous aidera pas à vous rendre de Waco à Austin, ni à trouver un lac à proximité de votre chemin. C’est «la carte du Texas la moins précise du monde». Elle est orange, porte le numéro 62 et la mention USA South. Elle se déplie tant que bien que mal, c’est une carte. À l’intérieur, ni traits rouges ou jaunes pour figurer les routes, ni taches vertes ou bleues. Des photographies en noir et blanc. Une bâtisse dans un rétroviseur, perdue au milieu des champs. Le puzzle d’une blonde dénudée étalé sur le couvre-lit d’un hôtel. Un Batman minuscule attendant dans un Lavomatic que sa super-cape ait subi l’essorage. C’est un «voyage photographique» de Rémi Noël.

«Je voyage beaucoup et j’adore les cartes routières. J’en achète, je dessine dessus… Je les préfère nettement au GPS, souligne le photographe, également directeur de création dans une agence de publicité parisienne. J’avais envie depuis longtemps de lier cet accessoire à la photographie; la vogue du livre-objet a été le bon moment.» En mai 2013, la carte du Texas sort de presse chez un imprimeur travaillant par ailleurs pour l’état-major. L’exemplaire mesure 11 centimètres sur 25 dans sa fourre en plastique et 100 sur 155 une fois déplié. Il porte le numéro 62, «pour donner l’idée qu’il y en a beaucoup d’autres avant». Le papier est exactement le même que celui utilisé en France pour les supports IGN (Institut géographique national).

Coup de cœur

Depuis, six autres cartes ont été publiées dans la collection «This is not a map»: la Wallonie de Clément Huylenbroeck, la France de Gilles Leimdorfer, Las Vegas de Ronan Guillou, Orlando de Jean-Christophe Béchet, Fort Mahon de Cédric Delsaux ainsi que Montalivet d’Hervé Szydlowdski, tout juste édité. Loin d’une divagation esthétique, chaque opus constitue une série thématique. Orlando, par exemple, présente la ville floridienne à 6 heures du matin. La France s’attarde très joliment sur le public du Tour éponyme. Montalivet tire le portrait des habitués d’une plage naturiste; des familles entières les fesses à l’air, des fillettes et des mamies au regard fier, des belles plantes et des fleurs fanées. La Wallonie se penche sur les concours locaux de miss – livrées à un public pauvrement endimanché et imbibé de mousseux», souligne l’introduction. Cervelas et chips dans une foule d’assiettes en carton, mèches blondes et diadèmes, tatouage «Nadège Lolita» surmonté d’un félin.

«Je choisis au coup de cœur. Je tiens à une diversité et à ce que l’ensemble produise un résultat intéressant, explique Rémi Noël. Je ne cherche pas la belle photo de paysage ou de voyage, on est déjà très bien fournis de ce côté-là, mais un angle précis sur un lieu donné.» Au Texas, ce sont Batman et une petite voiture qui reviennent comme un leitmotiv. «Je suis tombé sur cette figurine en rangeant la chambre de mon fils il y a quelques années et j’ai commencé à la mettre en scène. Cela me permet de m’approprier les endroits quand je voyage et d’ajouter une dimension, comme un jeu d’échelle par exemple. C’est devenu une signature.» Batman au Lavomatic donc, mais encore planqué derrière un rideau de papier-toilette ou perdu dans une boîte de beans.

Objet hybride

Brooklyn, saisi par Sacha Goldberger, est prévu pour novembre. Le Lisbonne de Bernard Plossu et le Japon de So Me suivront. Rémi Noël souhaite également inclure des clichés anciens à sa collection. «Je dois parfois convaincre les auteurs parce que le papier n’est pas prévu pour la photographie, parce que la carte plie les images… La plupart rêvent plutôt de beaux livres. C’est comme un romancier à qui on offrirait de publier une nouvelle!» L’objet, hybride, s’affiche au mur ou se consulte comme un petit ouvrage. Il est en vente sur le site de la maison d’édition pour 16 euros pièces.

Le site web de l'éditeur 

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