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Quand les cartes inventaient le monde

Elles disent les désirs de conquêtes, les rêves de découvertes, le savoir à chaque âge de l’humanité. Elles témoignent des rêves, des croyances. Elles sont stratégiques, vitales, précieuses. Les cartes et leurs auteurs, les cartographes, font l’objet de plusieurs publications et d’une exposition

«J’ai demandé à mes collaborateurs de consulter les précieuses archives de la Bibliothèque nationale française, qui a mis à notre disposition des cartes établies par Guillaume Delisle en 1772, Didier Robert de Vaugondy en 1778 et Alexandre Blondeau en 1817. Toutes ces cartes ont démontré de façon claire l’appartenance des îles Diaoyu à la Chine», écrivait le 31 octobre 2012, dans une tribune au Monde , M. Kong Quan, ambassadeur de Chine à Paris. Argument élégant mais peu convainquant. Les cartes, aussi anciennes soient-elles, sont le témoin d’une vision ou d’un état du monde et non une preuve du réel. Elles racontent des volontés de pouvoir et de possession. Elles disent la soif de découvertes, de conquêtes, l’état des connaissances aussi, mais qui fluctue et dessine de siècle en siècle une image changeante du monde et de ses territoires. Artistes de la carte fait le portrait des cartographes qui ont inventé le monde en le parcourant ou du fond de leur cabinet. L’Age d’or des cartes marines , qui est le catalogue d’une exposition de la Bibliothèque nationale de France (BnF) , dit l’aventure de ceux qui ont dessiné les mers, pilotes, princes, marchands en quête de nouveaux mondes. Catherine Hofmann, conservatrice en chef du Département des cartes et plans de la BnF, a dirigé ces deux ouvrages et raconte la grande aventure de la cartographie.

Samedi Culturel: L’aventure cartographique semble commencer par Ptolémée. Pourquoi?

Catherine Hofmann: Pour la cartographie occidentale, Ptolémée est une figure de référence et une figure tutélaire. Car, largement, ignoré pendant la période médiévale en Occident, il a été redécouvert au début du XVe siècle grâce

à une traduction du grec vers le latin, à l’époque où les Occidentaux commençaient à s’ouvrir sur le monde, où les Portugais exploraient les côtes de l’Afrique. Il y a convergence entre sa géographie qui offre une vision du monde globale et des Européens qui partent à la recherches de terres inconnues et de nouvelles routes, vers l’Orient en particulier.

Pour explorer le monde, il faut des cartes des mers. Quand apparaissent-elles?

Elles ont une origine assez mystérieuse. Elles apparaissent au cours du XIIIe siècle, mais les premières cartes marines datées et signées sont du début du XIVe siècle, d’un hydrographe vénitien, Petrus Vesconte. Elles sont d’emblée très abouties. Elles représentent tout le bassin méditerranéen. Pour les historiens de la cartographie, elles sont un élément nouveau parmi les cartes médiévales; elles sont nouvelles tout court, d’ailleurs, puisqu’on ne connaît pas de cartes de ce type dans l’Antiquité. Nous avons des textes, tel le Périple de la mer Erythrée, qui décrivent différentes mers, mais pas d’évocation de cartographie marine…

Qui sont ces cartographes des mers, des marchands?

Il semblerait que ce soit plutôt des navigateurs, des pilotes, mais on sait peu de chose sur eux. Pour le Moyen Age, on a très peu d’éléments biographiques, il s’agit parfois de savants, mais ils restent proches des milieux maritimes…

Et pourtant, c’est à Saint-Dié dans les Vosges qu’en 1507, juste après la découverte de Christophe Colomb, on inscrit pour la première fois sur une carte le nom d’«Amérique»…

Là, nous sommes dans un milieu de cartographes humanistes qui ne sont pas des marins mais des savants de la Renaissance. Le gymnase de Saint-Dié s’est développé sous la protection du duc de Lorraine et s’est particulièrement intéressé à la géographie. Il est très actif au début du XVIe siècle. Il s’intéresse à l’héritage antique redécouvert à travers Ptolémée. Il est très au fait également des découvertes portugaises et espagnoles. C’est à Saint-Dié qu’on prend véritablement conscience que les îles et terres reconnues par Christophe Colomb sont à proprement parler un «nouveau monde», un quatrième continent inconnu jusque-là. C’est leur recul, leur distance par rapport aux événements qui permettent à ces géographes de comprendre l’importance de cette découverte.

C’est emblématique de cette «cartographie de cabinet» qui a connu de riches heures… Comment ces cartographes travaillaient-ils?

Le cartographe de cabinet fait feu de tout bois. Il exploite toutes les sources à sa disposition, qui peuvent être des sources antiques, comme Ptolémée, mais aussi des récits de voyageurs. Au XVIIIe siècle, par exemple, Jean-Baptiste d’Anville va être en contact avec des ambassadeurs; on lui fournit une documentation de première main. Ces géographes travaillent seuls mais possèdent un réseau d’informateurs. Même sédentaires, ils ne sont pas coupés du monde.

Quand les princes, les puissants se rendent-ils compte de l’importance stratégique et économique des cartes?

C’est un trait caractéristique de la Renaissance. Les puissances ibériques, Espagne et Portugal, comprennent les premières l’intérêt géopolitique et stratégique des cartes marines et vont tenter d’en contrôler la production et la diffusion. Les Pays-Bas, eux, délégueront ce contrôle aux grandes compagnies de commerce, la Compagnie des Indes occidentales et celle des Indes orientales. Ces sociétés constitueront dans leur sein des cabinets hydrographiques qui cartographient les régions où elles opèrent.

Quelle différence entre cartographes et géographes?

Le terme de «cartographe» apparaît au XIXe siècle, au moment où la carte devient un objet d’histoire. Avant on parle de cosmographes, d’hydrographes, de géographes, d’ingénieurs du roi, etc.

Pourquoi les cartes marines, les cartes anciennes sont-ellessi belles?

Celles qu’on a conservées n’ont pas été utilisées à bord des navires. Elles ont souvent été réalisées pour des «terriens», marchands, savants, souverains ou princes, pour lesquels elles étaient un support de réflexion sur le monde. Néanmoins, les cartes de la Renaissance, qu’elles soient manuscrites – comme le sont essentiellement les cartes marines – ou gravées et diffusées dans le public, ont aussi le souci de séduire. Les cartes sont d’autant plus lisibles qu’elles sont belles. Il faut que les tracés soient bien dessinés, que les toponymes soient écrits avec régularité, qu’il y ait une hiérarchie claire entre les régions, les villes, les lieux-dits. Des éléments iconographiques magnifient les cartes, en font des œuvres plus complexes. Les cartes gravées des XVIe et XVIIe siècles mettent le territoire en relation avec les princes qui les gouvernent, avec des villes. Elles racontent un territoire, l’histoire d’un pays, disent son actualité. Ce ne sont pas de simples documents dont on se sert pour aller d’un point à un autre, ce sont de véritables portraits de villes, de pays.

Ces cartes anciennes, que nous disent-elles aujourd’hui?

On y voit notre vision du monde se construire petit à petit. Et ce, de façon non linéaire. Nous avons fait, parfois, des hypothèses qui se sont avérées fausses. Au XVIe siècle, on représentait la Californie comme une presqu’île, puis, à la suite d’un récit de voyage, comme une île. Pendant près d’un siècle, on pensera qu’elle est une île avant de revenir à la première hypothèse. Les cartes anciennes portent aussi des hypothèses qui ne sont pas confirmées mais qu’on considère comme plausibles. On y représente parfois un vaste continent austral, beaucoup plus étendu que l’Australie. On pensait, alors, que les terres de l’hémisphère Nord devaient être compensées par des masses de terre équivalentes dans l’hémisphère Sud. On croyait que Magellan, en découvrant la Terre de Feu, avait découvert le promontoire le plus septentrional d’un vaste continent que l’on peut voir sur quantité de mappemondes au XVI siècle…

L’âge d’or des cartes marines. Quand l’Europe découvrait le monde, BnF, site François-Mitterrand, Paris. Jusqu’au 27 janvier. Rens. www.bnf.fr

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