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Paravent à huit panneaux à décor de mappemonde.
© © Musée national des arts asiatiques - Guimet, Paris, Thierry Ollivier

Exposition

La cartographie? Une histoire de point de vue

Avec «Le monde vu d’Asie», le Musée Guimet à Paris nous offre une autre histoire du monde. Un régal pour les yeux, une passionnante gymnastique pour l’esprit

C’est devenu un réflexe. Placé face à une carte du monde, notre œil automatiquement se dirige vers ce qu’il connaît. La Suisse et plus largement l’Europe pour la plupart d’entre nous. L’Amérique, l’Afrique, l’Asie, on y pense bien sûr, mais dans un second temps. Et si l’on changeait? Et si, une fois n’est pas coutume, on se glissait dans le regard et la pensée des autres pour découvrir Le monde vu d’Asie?

Une superbe exposition nous y engage. Conçue notamment par les spécialistes Pierre Singaravélou et Fabrice Argounès, accompagnée d’un magnifique catalogue, elle est à admirer au Musée national des arts asiatiques - Guimet à Paris, jusqu’au 10 septembre. Un voyage à s’offrir à son rythme, en rêvant ou en méditant devant des plans et des cartes qui relèvent autant de l’œuvre d’art que du document.

Précis comme Google Earth

Saviez-vous qu’il existe des pratiques cartographiques propres à l’Asie? Longtemps occultées par la supposée supériorité occidentale, elles se caractérisent par leur modernité, leur diversité et leur créativité. Pendant des siècles, aucune grande puissance des mondes européen et arabe n’a ainsi pu rivaliser avec la précision des savants chinois. Leurs œuvres sur bambou, bois, papier ou soie ont malheureusement disparu. Seules subsistent les cartes gravées sur pierre, comme l’étonnante «carte de Yu», aujourd’hui au Musée Beilin de Xi’an en Chine, mais dont on peut admirer un fort bel estampage.

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L’œuvre originale a été réalisée en 1136 sur une stèle d’un mètre de haut à partir d’un modèle conçu au XIe siècle. Elle recourt à un quadrillage (ici à l’échelle 1/3 500 000) qui semble avoir été inventé en Chine plus de mille ans auparavant. Elle se caractérise par la juste proportion des distances représentées, dont 37 points correspondent exactement aux coordonnées du logiciel Google Earth.

Himalaya, centre du monde

La carte est instrument de pouvoir. En Asie – comme en Europe – elle sert d’abord à faire la guerre. Mais elle peut aussi transmettre une expérience esthétique et spirituelle. Elle est alors conçue comme une œuvre d’art à part entière, où l’on n’hésite pas à représenter des phénomènes immatériels et spirituels, des mondes qui n’existent pas ou qui n’existent plus. Ces chefs-d’œuvre chatoyants et colorés, saturés de signes et d’images sont peut-être pour nous les plus fascinants. Les plus déroutants aussi, car ils adoptent des points de vue radicalement différents des nôtres. Dans certains cas, le centre du monde se trouve dans l’Himalaya, ailleurs au mont Méru, montagne mythique de la cosmologie hindoue considérée comme l’axe du monde et au sommet de laquelle naîtrait le Gange. Les cartes coréennes d’inspiration chinoise adoptent généralement encore une autre centralité, les monts Kunlun, situés dans le nord du plateau tibétain.

De grande taille, fourmillant de détails et d’inscriptions, ou plus épurées et modestes, les cartes réunies dans l’exposition témoignent d’une grande diversité d’échelles, d’utilisations et de propos. On y découvre que le plan et l’ordonnancement des villes étaient régis tout à la fois par les héritages cosmologiques et par le pouvoir politique. On apprend qu’en Chine, la riche cartographie du fleuve Jaune permettait d’illustrer la politique impériale face aux crues désastreuses. La topographie devient par ailleurs un outil d’invention du paysage tandis que cartographier des cités comme Pékin ou Kyoto permet également de les raconter.

Terre carrée

L’ultime étape de ce voyage en images nous ramène par la bande en Europe. Elle décrit l’étonnant métissage cartographique opéré entre l’Asie et l’Occident par Matteo Ricci, alias Li Madou. Ce brillant jésuite part s’installer en Chine dans les années 1580 pour épauler les missionnaires chargés d’évangéliser la population autochtone. Les étrangers n’étant pas les bienvenus dans l’Empire du Milieu, notre homme commence par se vêtir comme un moine bouddhiste, apprend le mandarin, découvre avec passion la culture chinoise et s’attire les faveurs de l’empereur par ses talents scientifiques.

Après avoir multiplié les observations de terrain et consulté de nombreuses cartes tant européennes que chinoises, il réalise en 1602, avec l’aide du graveur Li Zhizao, une édition de la Carte complète de tous les royaumes du monde totalement révolutionnaire. Pour la première fois, une représentation «occidentale» du monde s’émancipe de l’européocentrisme. Elle propose aux Européens une vision de l’Asie qui place la Chine et le Japon au centre du monde et relègue le cœur du christianisme dans les marges. S’il fait une concession au dogme de la centralité géographique chinoise afin de rendre possible la transformation de l’Empire du Milieu en un royaume catholique, Matteo Ricci rompt toutefois radicalement avec la cosmographie traditionnelle de ce pays stipulant que la Terre est carrée et que le ciel est rond.

A l’inverse, on voit aussi les Asiatiques peu à peu s’intéresser à l’Europe, notamment à travers ses lieux mythiques comme Venise ou le Colisée de Rome. Au XIXe siècle, dans sa série intitulée Enumération complète des lieux célèbres des pays étrangers, Utagawa Yoshitora représente par ailleurs de façon plutôt fantaisiste les paysages urbains de Londres ou Paris. De quoi terminer en beauté, et dans un clin d’œil amusé, ce complexe et fascinant parcours dans le regard de l’autre.


Le monde vu d’Asie. Musée national des arts asiatiques - Guimet de Paris. Jusqu’au 10 septembre.

«Le monde vu d’Asie – Une histoire cartographique». Catalogue par Pierre Singaravélou et Fabrice Argounès. Coédition Le Seuil/MNAAG, 192 p.

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