Depuis Zulu, situé dans l’Afrique du Sud post-apartheid, Caryl Férey est reconnu comme l’une des grandes plumes du thriller français. Traduits dans 15 langues, ses livres se vendent autour de 500 000 exemplaires par titre. Il choisit les foyers de tensions sociales et politiques parmi les plus chauds du monde, s’y rend, enquête et puis tisse des histoires haletantes et sombres, riches d’informations souvent rares. Pendant plus d’une heure, il s’est entretenu avec le public de la Fondation Jan Michalski à Montricher le 24 septembre dans le cadre du 2e Atelier du polar.

Le Temps: Depuis «Zulu», situé dans l’Afrique du Sud post-apartheid, vous vivez de votre plume. Avant ce succès, vous avez traversé vingt ans de vaches maigres. Qu’est-ce que le succès change?

Caryl Férey: L’unique chose qui change, c’est que maintenant c’est moi qui invite mes amis alors qu’avant c’étaient eux qui m’invitaient. Mais je n’ai jamais souffert de la pauvreté parce que je me levais chaque matin pour ce que je voulais vraiment faire: écrire. Aujourd’hui, quand je pars en voyage, je prends mes amis avec moi: tournée générale de voyage!

– Vous devez être l’un des rares écrivains à voyager en bande pour écrire vos livres…

– Ecrire dans la solitude face à mon «œuvre», très peu pour moi. Mes amis sont sculpteurs, artistes. Avant de partir, chacun doit trouver au moins deux contacts sur place. Chaque rencontre m’ouvre des portes sur des univers, des personnages possibles, des lieux.

– Vous publiez cette année «Pourvu que ça brûle», un carnet de route où le lecteur découvre les coulisses de l’écriture de vos livres. Pourquoi ce livre bilan aujourd’hui? Le cap de la cinquantaine?

– L’activité des écrivains reste assez mystérieuse. Je voulais casser un peu ce mystère. Et comme j’écris à partir de mes voyages, je me suis dit que j’aurais des choses à raconter. Je ne l’aurais pas fait si j’écrivais sans sortir de ma chambre en buvant du thé.

– Autant le dire tout de suite: on boit peu de thé dans «Pourvu que ça brûle»…

– On boit d’autres choses, oui. Je suis Breton.

– Votre adolescence reste très vivace chez vous. Si vous pouviez remonter aux années 1980, à Montfort-sur-Meu où vous avez grandi, quel portrait feriez-vous de l’adolescent que vous étiez?

– J’avais une approche très pénible de l’autorité. Il fallait me dire les choses gentiment. L’école française imposait de penser selon les normes scolaires. Dès que l’on sortait des clous, on était sanctionné. Face à ça, je volais dans les plumes et ça virait à la catastrophe.

– Avec violences contre vous-même, automutilations…

– J’ai grandi avec le rock. Avec des groupes dont la contestation rejoignait celle du hip-hop aujourd’hui. C’était les années Tapie et Berlusconi, Reagan et Thatcher: l’apologie du fric, du toc et de la pub. J’étais complètement à contre-courant. On sentait les prémices du néolibéralisme actuel: la vie en part de marché, la ringardisation de toute idée collective, les animateurs qui remplacent les journalistes et les capitaines d’industrie qui remplacent les politiques.

– Vous étiez en rupture, mais vous lisiez beaucoup. Qui vous a donné le goût de lire?

– Mon arrière-grand-mère, qui était née en 1891. Quand j’étais petit, elle me lisait tout l’après-midi, la pauvre, en piochant dans les anciens livres scolaires de ses enfants… Elle m’a lu Joseph Kessel, Jack London, Jules Verne, Saint-Exupéry. J’ai grandi avec ces histoires.

– C’est une chose de lire, mais vous avez vite voulu écrire. Quel a été le déclic?

– J’ai fini ma scolarité par correspondance. J’avais donc pas mal de temps libre. Entre 16 et 20 ans, j’ai écrit 4000 pages qui mettaient en scène mes copains. Mais je pensais que la littérature était réservée aux gens sérieux ou morts. Et puis j’ai lu Bleu comme l’enfer de Philippe Djian, une révélation. On peut écrire de cette façon? Avec cette liberté-là? Mais il fallait me le dire plus tôt! J’ai su que je deviendrais écrivain et je n’ai jamais dévié de cette conviction.

– Vous faites un tour du monde à 20 ans qui vous amène en Nouvelle-Zélande. Un coup de foudre?

– Oui, pas tant pour les paysages parce que ça ressemblait beaucoup au Finistère. Mais il y avait le rugby et surtout les Néo-Zélandaises…

– A votre retour, vous écrivez, mais toujours pas de polars…

– J’avais 20 ans, j’écrivais des histoires d’amour qui se terminaient mal. Le Dahlia noir de James Ellroy m’a donné envie d’autre chose. J’ai découvert avec lui un roman total qui abordait la sociologie, l’histoire, la politique, la technologie. Je me suis lancé dans Haka juste après.

– Votre premier personnage de policier s’appelle Jack Fitzgerald, un ancien activiste maori. Un policier maori, c’était une évidence pour vous?

– Oui, mais mes connaissances sur les Maoris étaient encore limitées au moment de Haka. Internet n’était pas encore là. Il me faudra plusieurs voyages en Nouvelle-Zélande pour pouvoir rencontrer des Maoris et les connaître mieux. Ils seront au cœur de Hutu.

– Votre intérêt pour les peuples autochtones traverse tous vos livres. Que voulez-vous raconter à travers eux?

– Je me sens toujours du côté des opprimés, sans doute un vieux reste des années 1980. Dans les films, les Indiens sont quand même nettement plus classes avec leurs peintures de guerre, à moitié nus sur leurs chevaux sans selle. A côté, les cow-boys dans leurs carrioles m’ont toujours paru ternes, ils avaient déjà un côté Trump. Le racisme envers les Maoris m’a choqué en Nouvelle-Zélande: ils étaient traités d’assistés, de bons à rien. Facile à dire quand on vous prend vos terres, votre langue, votre culture.

– Quand est ce que vous avez trouvé votre méthode de travail, proche des techniques journalistiques?

– En Afrique du Sud. Si je n’avais pas été écrivain, je serai devenu journaliste. Toutes les informations contenues dans mes livres sont recoupées et vérifiées. Les sujets évoqués sont trop graves pour tolérer des erreurs. J’ai envie que le lecteur découvre le pays de l’intérieur. Pendant les cinq ou six heures de lecture, il doit pouvoir se sentir Sud-Africain ou Argentin.

– Beaucoup d’écrivains se basent sur Internet pour écrire. Se rendre sur place reste irremplaçable?

– Entre regarder la photo d’une femme superbe et embrasser la femme superbe, l’effet n’est pas du tout le même.

– Certes!

– Entre s’informer sur les Grands-mères de la place de Mai en Argentine et les voir et les rencontrer, il y a un monde… La première fois que je les ai vues, je pleurais, c’était trop! Tu prends leur colère, leur rage, en pleine face. Tu es secoué à vie.

– Quelles sont vos premières impressions en Afrique du Sud en 2008?

– Mes premières impressions remontent à 1999 en fait. J’ai pu apercevoir Mandela, de loin. Il était mon héros. Mon meilleur ami s’était installé là-bas pour vivre les années Mandela. Il m’a immédiatement emmené dans les townships. Quand j’ai lu les livres de Deon Meyer, l’auteur de polars sud-africain, j’ai réalisé qu’il n’allait pas dans les townships. Les Blancs n’y vont pas. En tant qu’outsider par contre, la première chose que tu veux faire, c’est de te rendre dans un township. C’est l’avantage d’être outsider.

– Vous avez déjà les éléments de l’intrigue avant d’arriver dans le pays ou vous la tissez sur place?

– Un peu des deux. En Afrique du Sud, j’avais lu des choses sur le tik, cette sous-drogue pour les pauvres. Sur place, j’ai rencontré un médecin qui s’occupait des adolescents touchés. Et quand j’ai vu les enfants toxicomanes… A 13 ans, ils ont des visages à la Elephant Man, complètement déformés. J’ai décidé d’en parler.

– Il y a des scènes très violentes, notamment dans «Zulu». Vous mettez-vous des limites?

– Absolument. J’ai l’obsession d’éviter la violence gratuite. Comment décrire la violence qui sévit en Afrique du Sud? Comment rendre compte du fait que chaque jour des inconnus mais aussi des gens connus se font tuer pour une montre?

– Est-ce que vous êtes lu dans les pays dont vous parlez?

– Oui, mais je n’ai jamais été face à un public chilien au Chili par exemple. Face aux Chiliens de France, oui. Qui m’ont dit que mon livre comprenait des informations que les Chiliens eux-mêmes ne connaissaient pas.

– Comment vous documentez-vous?

– J’amasse une grosse documentation, dans laquelle je m’immerge six mois environ. Je lis beaucoup de thèses spécialisées, celles qui ne sont lues en général que par le professeur et la mère de celui ou de celle qui l’a écrite. J’ai lu une thèse autour du sida dans le township de Khayelitsha à Cape Town: huit ans de travail et d’interviews de malades, de soignants. Quand je suis arrivé à Khayelitsha ensuite, j’avais tout en tête.

– En Argentine et au Chili, l’amnésie par rapport à la dictature vous a particulièrement frappé?

– Surtout au Chili. Pinochet a été enterré avec des funérailles quasi nationales. En Argentine, grâce aux Grands-mères de la place de Mai, c’est différent.

– Et écrire sur la France, la Bretagne, vous y pensez?

– En février paraîtra un nouveau livre avec Mc Cash, mon personnage d’ex-flic borgne, qui se passe en Bretagne. Le thème en sera le trafic de migrants. Mc Cash est inspiré par un ami de lycée que j’appelle La Bête dans Pourvu que ça brûle. Il est complètement barré.

– Vous consacrez combien d’années pour écrire un livre?

– Entre trois et quatre ans. Il me faut une année pour digérer le carnage du livre précédent… Entre six à huit mois ensuite pour finir le premier jet du suivant, le squelette de l’intrigue. A ce stade, les personnages ne sont que des silhouettes, des Playmobil. Si mon éditrice me dit que la colonne vertébrale tient, je me lance dans l’écriture à proprement parler. Il suffit parfois d’une phrase pour donner chair à un personnage. Trouver cette phrase peut prendre beaucoup de temps. Je relis, je corrige, encore et encore, pendant un ou deux ans.

– Souvent, vous assemblez des mots que l’on n’a pas l’habitude de voir ensemble. C’est votre patte.

– Je lis beaucoup de poésie. Brel m’a appris qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un vocabulaire d’académicien mais que deux mots bien choisis peuvent faire surgir des images précises et fortes. Parfois cela fonctionne, parfois c’est bancal. Ce n’est pas grave. Je suis bancal aussi.