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Casey: «Je veux remettre de la complexité parce que je ne supporte pas d’être réduite. Mes indignations sont universelles puisqu’elles s’appuient sur l’expérience d’une injustice.»
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Montreux Jazz

Casey, le rap quand il s’échappe

La rappeuse n’est pas seulement une voix insolite sur la scène française, elle est aussi une machine à repenser le monde. Conversation sportive avant son concert montreusien

Elle ne répondra jamais «oui» pour vous faire plaisir. Casey au bout du fil est d’abord une élocution, un scandé, une façon de mastiquer les mots, du parisien mâché menu; et puis un tranchant. Là où elle sent une once de simplification, si on lui parle de banlieue, d’androgynie, de hip-hop, alors elle anticipe déjà la mise en boîte, le stéréotype, comme ce jour d’Ecole Normale Supérieure où elle était venue donner classe à des étudiants qui voulaient comprendre comme marchait cet esprit, de quoi était faite cette plume.

Elle était assise, les tresses plaquées, le stress retourné en défiance, elle s’était décrite comme un «bordel hybride», elle avait parlé du vieux fond colonial qui surgit là où on l’attend le moins. Comme cette idée saugrenue que c’est la rappeuse qui est honorée par une invitation dans une grande école, plutôt que l’inverse.

Peu d'albums mais beaucoup de travail

«Je ne me suis pas sentie validée par cette conférence, je ne crois pas que la culture hip-hop ait besoin d’être légitimée par l’élite. C’est comme ce concert au Montreux Jazz Festival. Je sais que Marvin Gaye a joué là. Je sais que Nina Simone a joué là. Mais l’autre jour, j’ai joué dans une Maison d’arrêt, je ne vois pas en quoi ce concert montreusien est plus important.»

Ce n’est pas une posture. Il y a chez Casey une façon de systématiquement interroger les hiérarchies, miner le prêt-à-penser, déjà petite, différente, elle regardait le monde depuis un pas de côté et on le lui reprochait. «Maintenant, je sais que c’est ma force.» Née Cathy Palenne en 1976 à Rouen, d’ascendance martiniquaise, Casey est une anomalie dans le rap français, elle sort peu d’albums mais travaille beaucoup, elle aime le rock et poétise avec Serge Teyssot-Gay de Noir Désir, elle semble ne faire partie d’aucune clique mais flirte avec nombre de collectifs dont Anfalsh.

Ni femme ni homme

Cent fois, elle aurait pu dépasser la reconnaissance du milieu, sortir plus que trois disques personnels en dix ans, édulcorer même très légèrement ses textes qui ne sont pas des coups de poing mais des désossages. «Vous me parlez d’intégrité. Cela me paraît un mot très glorieux pour décrire une attitude personnelle, une forme de cohérence presque malgré moi. Je ne m’en vante pas. Il y a des trucs que, physiquement, je ne peux pas faire. Mais oui, je fais des compromis, comme tout le monde.

Elle a sorti en 2010, Libérez la Bête, un album dont ceux qui l’ont entendu ne se remettent jamais tout à fait. Des rythmes d’aciérie sur des textes si précis, si haletants quand ils décrivent la haine raciale, les renoncements des faibles, les failles des forts, qu’ils ne trouvent pas d’équivalent véritable dans le rap francophone. Et qu’on ira plutôt chercher du côté de Virginie Despentes des ponts possibles.

Lire aussi: Kery James: «Le rap a perdu son aspect éducatif»

Mes indignations sont universelles puisqu’elles s’appuient sur l’expérience d’une injustice

Mais comme on lui en parle, elle se demande où on veut en venir: «Despentes, je l’ai croisée. Franchement, si vous voyez des points communs, c’est vous que ça concerne.» On lui lit un extrait de son propre texte, La Créature ratée, la description du nègre esclave dans les yeux du naturaliste esclavagiste: «Les os glacés, placés devant ce corps sans grâce/Et ses cuisses sont trop grosses/Ses narines embrassent, chacune des extrémités de sa pauvre face.» Il y a chez Casey une cruauté chirurgicale, une façon de ne rien céder ni à la joliesse ni aux engagements circonstanciels qui en font une sœur possible de la romancière punk. Et puis la question de la féminité: «Je n’ai pas d’avis sur la féminité.» Il faut s’obstiner, lui demander encore. «Je vous embête parce que c’est un lieu commun de considérer que le rap a un problème particulier avec la féminité. Moi, je suis femme et homme. Ni femme ni homme. Et personne ne m’emmerde.»

Dans «Rêves illimités», Casey pour une très rare fois parle d’elle: «Etre de chair et de sang, à l’air innocent/Produit d’une mère exemplaire et d’un père absent/[…] Cessez d’bousculer l’exclue à la gueule masculine/Mes origines et mon air androgyne/Je n’sais pas faire sans.» Elle vous raconte en quelques mots qu’elle a grandi dans une cité de province où être noire ne signifiait pas forcément être moquée, insultée ou battue mais être «réduite»: «Tout vient de là, je veux remettre de la complexité parce que je ne supporte pas d’être réduite. Mes indignations sont universelles puisqu’elles s’appuient sur l’expérience d’une injustice.»

Tête brûlée

Elle mentionne parfois Aimé Césaire comme une référence. Elle sent déjà le traquenard, le fait de justifier un don d’écriture dans le rap par des lectures plus académiques: «On pourrait autant parler de Star Wars, des jeux vidéo, tout cela a fondé ma vision du monde, je ne veux pas mettre de niveaux entre les cultures, toutes m’alimentent.»

Les textes de Casey jouent donc sur des allers-retours permanents entre l’ici et l’ailleurs, l’ancien et le moderne, la pop et le littéraire, elle dirait qu’elle veut que ça sonne, que ça râle, le seul critère d’une réussite. Son pseudonyme vient d’une série sur M6 qui traitait de pilotes de chasse et dont le héros était une tête brûlée. Et elle a joué le philosophe Apemantus, dans une adaptation de la pièce Timon d’Athènes de Shakespeare par la metteuse en scène Razerka Ben Sadia-Lavant.

Au bout du compte, après avoir refusé de collaborer avec NTM, après avoir évité soigneusement de jouer trop explicitement la carte caraïbe du retour aux sources parentales dont elle considère qu’elle serait une coquetterie, Casey fait-elle tout pour rester une outsider? «Franchement, si j’étais capable de fabriquer le tube de l’été, je le ferais peut-être. Je déteste l’idée que les rockeurs puissent s’embourgeoiser et que les rappeurs perdent tout crédit dès qu’ils deviennent populaires ou qu’ils s’enrichissent. C’est du colonialisme.» On tente encore une dernière question, pourquoi elle n’écrit pas le bonheur. Elle renifle doucement. «Quand je suis heureuse, je vais à la piscine. Sinon, j’écris.»


Casey en concert, Montreux Jazz Lab, dimanche 9 juillet à 20h, avec Youssoupha et Kery James.

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