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Le  Salvator Mundi  fut exposé à travers le globe et 27 000 badauds se ruèrent pour voir le «chef-d’œuvre».
© PETER NICHOLLS7REUTERS

La chronique de l'art

Le casse du siècle

Le «Salvator Mundi» fut exposé à travers le globe et 27 000 badauds se ruèrent pour voir le «chef-d’œuvre». Les rapports des experts en conservation furent édulcorés. La présence du pinceau de Léonard devint indiscutable bien qu’une infime partie de la toile contienne encore des pigments de la Renaissance

La tête encore effervescente et la chemise blanche froissée, le réveil fut difficile. Les hectolitres de champagne qui ne cessèrent de couler depuis la vente record du Salvator Mundi rappelaient les orgies de Jordan Belfort, le «loup de Wall Street». Le «casse du siècle» avait été commis et personne ne se portait victime. Comment tout cela avait bien pu se produire? Comment faire en sorte qu’une œuvre aussi discutée que ce tableau attribué à Léonard de Vinci puisse trouver son public? Comment la rendre éblouissante et unique? En l’incluant dans une vente d’art d’après-guerre et contemporain entre Rothko et Warhol.

Il y a peu, cette réponse aurait semblé farfelue. Cependant, tout a changé depuis que les jeunes mâles ont pris la tête de la meute. Ils attendaient depuis longtemps, entassés au fond de leur box lors des ventes. Il est difficile de reprocher à d’ambitieux employés de convoiter des bonus substantiels. Mais attention à ce que le box des salles de ventes ne se transforme pas en box des accusés.

Depuis plusieurs décennies, le marché international des enchères est caractérisé par le duopole opposant Christie’s à Sotheby’s. Cette compétition acharnée a conduit ces deux maisons à offrir des garanties financières titanesques pour gagner des clients, puis à conquérir de nouveaux marchés par tous les moyens. Des ventes dites thématiques ont été mises sur pied pour réunir des objets attirant la convoitise des investisseurs sans se soucier des conséquences que celles-ci pourraient entraîner pour de jeunes artistes dont les œuvres sont vendues aux côtés des plus grands noms de l’art moderne. La vente record du Salvator Mundi pour 450 millions de dollars ne peut s’expliquer sans ce changement de paradigme.

Tension à son comble

Ce tableau attribué à Léonard de Vinci a changé de propriétaire à plusieurs reprises ces dernières années. Malgré son exposition à la National Gallery de Londres, il fut mis en doute par certains spécialistes et sa restauration miraculeuse fut souvent décriée. Nombreux sourirent lorsqu’ils découvrirent qu’Yves Bouvier avait fait usage de toute sa gouaille pour le «refourguer» à Dmitri Rybolovlev, oligarque mal informé.

Lorsque ce dernier se présenta chez Christie’s pour mettre aux enchères tous les tableaux qu’Yves Bouvier lui avait vendus pour des prix parfois quatre fois supérieurs aux estimations, la tension était à son comble. En procédant de la sorte, le milliardaire russe voulait révéler au grand jour l’arnaque dont il avait été la victime. Les pertes occasionnées par les premières ventes, un Rothko et un Picasso, se chiffraient en dizaines de millions. Le Salvator Mundi allait selon toute probabilité enfoncer le clou, d’autant plus que Rybolovlev l’avait acheté pour 120 millions de dollars. A moins que…

Le risque était énorme, mais la récompense pouvait être phénoménale. Pourquoi ne pas réussir le «casse du siècle» et faire d’une pierre trois coups? Premièrement, Christie’s affirmerait son statut de maison de tous les records; deuxièmement, un client milliardaire pourrait se refaire miraculeusement après avoir perdu des sommes colossales; troisièmement, un gros collectionneur privé ou institutionnel pourrait se targuer d’avoir dans sa collection le «dernier de Vinci», l’«œuvre la plus chère du monde», autrement dit un objet de communication inestimable.

Le vol de la «Joconde»

La vente devait être publique et soutenue par des stratégies marketing démesurées. Le Salvator Mundi fut exposé à travers le globe et 27 000 badauds se ruèrent pour voir le «chef-d’œuvre». Les rapports des experts en conservation furent édulcorés. La présence du pinceau de Léonard devint indiscutable bien qu’une infime partie de la toile contienne encore des pigments de la Renaissance. Rien ne devait remettre en doute cette «nouvelle Joconde» et perturber les enchères déraisonnables qui allaient participer à créer son mythe.

Les historiens de l’art sérieux vous expliqueront que la Joconde, icône de la culture populaire, n’est certainement pas la création la plus aboutie de Léonard de Vinci. En réalité, Mona Lisa fut aussi la victime – ou plutôt la grande bénéficiaire – d’un autre «casse du siècle»: son propre vol. Elle fut dérobée en 1911 et il fallut attendre plusieurs années avant que la police italienne ne la retrouve à Florence. Un train fut affrété pour la raccompagner à Paris et des cartes de vœux furent éditées. Une légende était née et plus personne ne put observer ce portrait sans être aveuglé par les fables formulées à son sujet.

Le Salvator Mundi n’est certainement pas un chef-d’œuvre, car il a subi les affres du temps. Il en est un mirage. Néanmoins, tout cela importe peu, car les visiteurs ne pourront plus le voir objectivement. Cette peinture deviendra l’icône miraculeuse du Louvre d’Abu Dhabi et elle sera embaumée d’un dispositif de sécurité empêchant de l’observer et de la défier. Les innombrables reproductions qui vont prochainement être imprimées altéreront notre vision de l’originale. Un tableau est mort, vive un chef-d’œuvre! Le «casse du siècle» est un succès, tout le monde est satisfait. Comme pour tous les prestidigitateurs, il peut néanmoins coûter très cher de reproduire un tour aussi périlleux.

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