«Casse-Noisette», idylle au pays des ombres

Scène Le Belge Jeroen Verbruggen imprime sa griffe noire à la féerie de Tchaïkovski

Il signe avec le Ballet du Grand Théâtre à Genève un spectacle marquant

Un Casse-Noisette dark; excitant comme un sabbat, manière Michael Jackson; élégant comme le gibus du chapelier d’Alice au pays des merveilles – celui que Johnny Depp incarne dans le film de Tim Burton. C’est ce que Jeroen Verbruggen, 31 ans, offre au Grand Théâtre. Un carnaval spectral plutôt qu’un carrousel de mousseline. Au placard, la fée Dragée et ses sucreries! Le jeune chorégraphe belge transfuse dans la musique de Tchaïkovski – ce ballet qui, en 1892, est sa révérence avant de mourir – un sang d’encre, le goût caféiné qu’a pour lui l’adolescence.

Ce Casse-Noisette, confiait-il dans sa loge la semaine passée, c’est son baptême de l’air (LT du 11.11.2014). Son premier grand vol en tant que chorégraphe. Point de vue personnel, sens de la composition et de la chute: le néophyte tient ses promesses. Les vingt-trois danseurs du Ballet de Genève troussent la féerie, non pour la souiller, mais pour lui faire avouer sa mélancolie. Au coin de la page, un visage ingrat guette, celui de l’héroïne Marie tourneboulée par l’inconnu.

Monter Casse-Noisette, c’est choisir l’habillage. La cosmétique ici est essentielle. En 2005, au Bâtiment des forces motrices, le chorégraphe et danseur Benjamin Millepied s’associait à l’illustrateur Paul Cox. Celui-ci mettait en pièces le décor traditionnel: un jeu de formes fantasques donnait un air pop et acide à la Noël de Marie. Le Ballet de Genève brillait, gai comme un diabolo menthe.

Est-ce l’adolescence qui l’habite encore? Jeroen Verbruggen a une vision plus tourmentée de l’œuvre. Il a lu et relu le récit qu’E. T. Hoffmann, cet apôtre de la littérature fantastique, écrit en 1816. Il a écouté en boucle la musique de Tchaïkovski. Des images sont nées, à rebours de l’éclat de la légende, celle que Lev Ivanov et Marius Petipa écrivent avec le ballet de Saint-Pétersbourg en 1892. Il s’est senti flotter comme Marie, bouder comme Casse-Noisette, flamber comme le prince. Il a demandé aux designers parisiens Livia Stoianova et Yassen Samouilov – qui ont habillé, entre autres stars, Lady Gaga – de lui dessiner le Casse-Noisette de ses rêves.

Il y serait question d’une frousse, d’une tentation et d’une transgression. D’une peau de chagrin qui deviendrait peau de lapin. Ce Casse-Noisette serait l’histoire d’un ravissement. Livia Stoianova et Yassen Samouilov, dont la maison s’appelle On aura tout vu, se sont exécutés. Au cœur du conte, pas de sapin, non. Mais une armoire géante, coiffée de chaque côté d’une horloge, dévorée sur ses hauteurs par un animal fantastique niché dans un entrelacs de bois. C’est de cette boîte à chimères que surgiront bientôt un escadron de mâles en grand uniforme, un essaim de fausses copines tournicotant autour de Marie, satellite tétanisé dans une galaxie trop grande pour elle.

On s’engouffre dans l’armoire? Pas tout de suite. Dans la nuit du théâtre, une jeune fille aligne des pas de moineau. Philippe Béran retient encore la bride de l’Orchestre de la Suisse romande. Cette apparition, c’est Marie dans un halo. Mais voici que Philippe Béran, enchanteur à la baguette, tourne la première page du livret. Les fausses copines annoncées, vaguement pimbêches, fendent l’ombre d’un pantalon cavalier, minaudent des épaules, recouvrent surtout de leur suffisance la rêveuse et l’habillent pour le bal de tous les espoirs. Ça tourbillonne à présent, en couple, mais au milieu de cette floraison, une fleur se pâme: Marie attend son transport.

Allez, faites le pas! Dans l’armoire, tous! Casse-Noisette en surgit, beau comme un grand veneur. Il est blessé: le monde qu’il ouvre à Marie sera blessant. C’est qu’elle se frotte à une humanité aussi désirée que redoutée. Elle déferle, sans visage, cette humanité, crinière sanglante en guise de chevelure; bientôt d’autres garçons et filles, sanglés dans leur costume d’effroi, avec leurs épaulettes à piques. Jeroen Verbruggen soigne chaque tableau: la valse des uniformes, sous un lustre pyramidal; des étoiles s’étiolent, Tchaïkovski est une neige d’or. Ou encore ce bal où l’héroïne menace de s’évaporer, où le Prince des Noix se transforme en zombie, strié de plaques rouges et laiteuses, corps étranger absolu.

Ce Casse-Noisette est un festin d’ombres – Marie, son tutu, ses épaules bouffantes, en est la source et l’émanation. Jusqu’à cette apothéose. Voyez Sara Shigenari et Nahuel Vega, délivrés de leurs démons. Son bras à lui, sa chute à elle. Leur vitesse quand ils s’aspirent. Leur baiser d’étourdis. Tchaïkovski est une montagne russe. Ils visent les nuages. Dans le décor d’On aura tout vu, les nuées sont sous leurs pieds. Serait-ce ça, le septième ciel?

Casse-Noisette, Genève, Grand Théâtre, jusqu’au 21 octobre, à 19h30; loc. et rens. 022 322 50 50 et www.geneveopera.ch

Voyez les danseurs Sara Shigenari et Nahuel Vega. Son bras à lui, sa chute à elle. Leur baiser d’étourdis