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«Castle Rock», l’hommage et l’ennui

Produite par le nabab J. J. Abrams, montrée depuis ce jeudi par Canal +, cette série se place dans l’univers du maître du fantastique Stephen King. Et rate son but

Il est des hommages qui deviennent pesants. Avec Castle Rock, l’ambition de J. J. Abrams, le nabab TV-cinéma depuis plus d’une décennie (de Lost à Mission: Impossible), et celle des cocréateurs Sam Shaw, Dustin Thomason était certainement sincère: créer une série dans l’univers de Stephen King, à commencer par sa ville aussi fictive que mythique – Castle Rock, donc. L’histoire est créée de toutes pièces mais en comprenant des bribes empruntées, avec respect, chez le maître. Le problème est que l’exercice tourne court en raison de la fadeur de l’ensemble, et de son caractère brouillon.

Le feuilleton emprunte en priorité à Rita Hayworth et la rédemption de Shawshank, le beau conte de prison contenu dans le recueil Différentes saisons, décidément l’un des jalons de l’œuvre du reclus du Maine, et l’un de ses creusets les plus fertiles: il a donné les films Les évadés, Un élève doué et Stand By Me, ce qui constitue une impressionnante palette.

Lire notre hommage à Stephen King après une conférence dans le Connecticut et sa tournée européenne.

Tout commence par un suicide

L’intrigue de Castle Rock commence par le suicide du directeur de la prison de la ville. Le drôle choisit un moyen original, en voiture: se faire arracher la tête par une corde attachée en arrière, tout en faisant plonger le véhicule depuis une falaise. Peu après, on découvre un jeune homme mutique et mystérieux dans un sous-sol de l’établissement pénitentiaire. Il ne desserre pas les lèvres, sauf pour lâcher le nom de Henry Deaver.

Ce n’est pas lui, mais un avocat spécialisé dans la défense ultime des condamnés à mort. Celui-ci a grandi à Castle Rock. Il la retrouve avec un sentiment d’amertume, et renoue, cahin-caha, avec sa mère, restée dans sa maison, qu’elle refuse de quitter. Henry retrouve une amie d’enfance, amoureuse de toujours, qui possède le don de lire dans les pensées des gens, y compris certains souvenirs récents. L’enquête sur l’enfermé des profondeurs évolue vers l’ancien directeur: était-ce une séquestration comme esclave sexuel? La nouvelle directrice se montre d’autant plus nerveuse que la prison appartient à un groupe privé, et les actionnaires veillent.

On peut guetter les oublis

La trame de Castle Rock voudrait former une tapisserie tissée avec de subtils fils tirés depuis les cauchemars de Stephen King, comme noués sous la surface des choses. Sur un plan plus formel, à farfouiller dans tous les coins du feuilleton, les amateurs du roi de l’épouvante ont de quoi grommeler. On voit peu le centre de la cité imaginaire, alors que les personnages du romancier sont souvent d’honorables bouseux, certes, mais de tendance quand même plutôt urbaine. Pis, on ne voit presque aucun centre commercial, ces malls qui sont au cœur aussi bien de la société américaine que des intrigues de l’auteur de The Mist.

De prime abord, Castle Rock repose sur une fascination formelle, celle des maisons pseudo-victoriennes de la Nouvelle-Angleterre, ces demeures hautes et hautaines, retranchées derrière leurs entrées à colonnes, dont les fenêtres d’angle semblent cacher plus de secrets que ces murs n’en peuvent contenir. Les auteurs et réalisateurs s’attardent dans ces allées boisées où les arbres dissimulent des résidences du crime, des officines du péché.

Ne pas trop honorer, ne rien faire

Le hic est que les scénaristes s’appesantissent dans leurs méandres, sans vraiment renouveler et vivifier leur propos. On s’ennuie ferme dans cette Castle Rock-là, malgré les sombres intimités et les horreurs qui couvent. Si Stephen King lui-même peut parfois perdre ses lecteurs dans ses digressions et son goût du détail qui tourne à un certain rase-motte narratif, Castle Rock, la série, fait surtout preuve de mollesse. Comme si les auteurs, voulant ne pas trop forcer sur l’hommage, finissaient par ne plus faire grand-chose.

Une récente déception à la lecture du maître: «Sleeping Beauties»: avec son fils, Stephen King efface les femmes

Reste une galerie d’acteurs qui donnent une épaisseur au feuilleton, par les clins d’œil: Bill Skarsgard dans le rôle du jeune emmuré (qui est de l’aventure cinématographique Ça); Sissy Spacek, qui tend la ligne depuis le Carrie de Brian De Palma en 1976; ou Frances Conroy, dont les présences dans American Horror Story (après Six Feet Under) ont la puissance de personnages de King; ou Terry O’Quinn pour un temps – il incarne le directeur de la prison –, qui, dans Lost notamment, a porté des figures de mystère. Castle Rock est renouvelée pour une deuxième saison. Le défi sera lourd.

A propos de «Ça»: «Ça», c’est une clownerie horrifique imaginée par Stephen King.


«Castle Rock». Canal +, dès ce jeudi 18 octobre, 21h.

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