Musique

Cat Power, la jeune femme et la mort

Revenue de ses errances et tourments, Chan Marshall renoue avec le minimalisme folk de ses débuts en présentant «Wanderer», album autobiographique aux beautés troublées

Depuis six ans et l’album Sun (2012), Cat Power n’avait rien publié. Pas grave. Son œuvre dense, imposante, où s’équilibrent désastre et sublime demeurait néanmoins une bande-son indispensable à nos vies. Ses concerts naufragés desquels surgissait la grâce demeuraient des souvenirs à part dont on se rappelait être sorti bouleversé, le cœur serré, peut-être fissuré.

Icône du folk-rock indépendant des années 1990 et compositrice lumineuse, Chan Marshall représente pour ses admirateurs bien davantage qu’une voix du drame: une source auprès de laquelle panser ses plaies. Compositrice divine et figure romanesque inapte au monde, idole cramée devenue à 40 ans passées une jeune maman fière et forte, la voici qui poursuit dans Wanderer («Vagabond») son besoin de traduire son désordre intime en chansons.

Belle et éméchée

C’était en 2003. On avait 30 ans, notre vie était celle qu’on se promet, adolescent. On aimait, on allait se marier. Et la bande-son de cette période heureuse était You Are Free, sixième album signé Cat Power acheté sans en savoir alors beaucoup sur son auteure. Ce disque aux lignes pures, mais rongées par un chagrin sans remède, on l’écoutait sans cesse, obstinément. Ses quatorze titres pouvaient bien ne rien traduire de la douceur dans laquelle baignait encore notre quotidien, il devint sitôt une sorte de compagnon. Il l’est toujours.

Peu après sa sortie, on rencontrait Chan Marshall dans les coulisses d’une salle de concert parisienne. Portant jeans usé, t-shirt noir et bottes de biker, aussi cette frange que les gamines allaient bientôt s’appliquer à copier, elle se présentait belle et éméchée, une bouteille de rouge en main qu’elle devait se charger de vider méticuleusement. Nos questions: la native d’Atlanta s’en fichait. Qu’on soit sur le point de promettre «pour toujours» à une femme était tout ce dont elle désirait parler.

Cent regrets

Elle avait évoqué ensuite sa vie affective, inconstante à cette époque, faite de ruptures brusques suivies de dépressions soignées à coups d’alcool et de médicaments. Puis, d’un coup, elle s’était mise à pleurer. On était dépassé. Le soir, on allait l’écouter donner un concert où, seule au piano ou bien guitare en main, elle s’effondrait au milieu d’une chanson, en oubliait le texte, s’interrompait pour griller une cigarette, puis reprenait son récital comme si de rien n’était. Et du malaise surgissait inexplicablement la beauté.

Et du chagrin que Chan Marshall délivrait, chacun dans cette salle lisait sa propre peine, sentant pourrir cent regrets. Depuis, l’art lo-fi et le lyrisme ensablé de Cat Power nous ont accompagné durant les coups durs ou les instants apaisés. Cela, on aurait voulu le lui confier. A l’annonce de la sortie de Wanderer, on a cherché à la rencontrer. Ça ne s’est pas fait. Tant mieux. Car en lui disant «Tu comptes tant», cette fois, on croit bien qu’on aurait craqué à notre tour.

Minimalisme hanté

Combien de fois a-t-on failli perdre Chan Marshall? Dans ce dixième album studio, la chanteuse fait à sa manière les comptes, revenant sur ces décennies passées à publier des disques immenses et d’une grâce douloureuse (Moon Pix, 1998) tout en sabotant méticuleusement sa trajectoire. A fédérer un public pour qui elle est bien plus qu’une idole, une intime, et à la fois se montrer à lui en foldingue luttant pour ne pas disparaître. A promettre de régler son existence de façon à ce qu’une quiétude lui soit enfin possible, et à néanmoins se saboter à force d’effondrements affectifs, de décisions malheureuses, d’errances absurdes et répétées.

Plus rien de cela ici. Aussi, qui cherchera dans Wanderer les contemplations soul qui commandaient à The Greatest (2006), somptueuse révision du rhythm and blues de Memphis, ou les esthétiques pop destinées à plaire au plus grand nombre qui dominaient dans Sun (2012) en sera pour ses frais. Dans ce disque humble et produit par ses soins, Chan Marshall renoue avec le minimalisme hanté qui fondait You Are Free, brassant blues rural, folk déminéralisé et silence inquiet, convoquant les fantômes de John Lee Hooker et Johnny Cash, invitant à bord Lana Del Rey ou l’ombre de Rihanna, à qui elle emprunte Stay. Et c’est magnifique.

«Ça va aller»

Ainsi cette fois, envolées les souffrances odieuses de la gosse égarée du sud étasunien, qui grandit dans la religion et fuit à New York, puis de l’Australie à Miami, pourvu que l’angoisse se taise. Dans ce road-trip biographique aux lignes pacifiées, enluminées souvent, Cat Power chante le vagabondage et la maternité, la féminité et la dignité, l’itinéraire victorieux d’une jeune femme incapable de tricher et qui, longtemps, sentit planer sur elle le froid de la mort.

«Ça va aller», semble-t-elle y dire d’une voix reconnaissable entre toutes, consolante et voilée, usée de tabac et de poussière. «Ça va aller», paraît-elle jurer, malgré l’ampleur des blessures supportées, l’ennui et le désespoir qui menacent toujours de tout balayer. Et pour cela, ce don et cette confiance que Chan offre à qui veut l’écouter, lui dire «Tu comptes tant». Et le répéter…


Cat Power, «Wanderer» (Domino). En concert le 30 octobre à Lausanne, Les Docks.

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