Musique

Cat Power, sur une éclipse solaire

L’Américaine tourne le dos à ses esthétiques irréprochables pour embrasser une production sophistiquée et «mainstream». Un virage surprenant qui sème le doute

Genre: Pop-rock
Qui ? Cat Power
Titre: Sun
Chez qui ? (Matador/Musikvertrieb)

Ses dernières traces, elle les a laissées il y a quelques mois seulement pour un millier d’heureux élus, presque tous acquis à la cause. C’était un soir de février et Cat Power jouait la diva fragile sur la scène du Victoria Hall à Genève pour le compte du festival Antigel. L’Américaine avait alors laissé paraître au grand jour tout ce qui a fait d’elle, dès ses premiers pas, une figure aussi éblouissante que vulnérable. Ses foulées erratiques, l’incapacité de s’assumer sur les planches, les soliloques répétés et d’autres choses encore ont une fois de plus désarmé l’assistance, autant que le déploiement de son immense talent.

Il faudra désormais mettre entre de solides parenthèses toutes ces images encore fraîches, qui renvoient aux démons maîtrisés avec peine, pour s’accrocher du mieux que l’on peut au tournant que représente ce nouvel album. Sun rompt un silence qui a beaucoup duré – quatre ans quand même – et met sur l’estrade une tout autre artiste, qu’on pourrait croire sevrée des malheurs et des angoisses qui l’ont longtemps tenaillée. Les prémices du tournant ont fait surface il y a quelques mois avec «Ruin», single qui laissait entrevoir une sophistication inconnue dans la production de Cat Power. Il y a eu ensuite cette pochette étonnante pour prolonger le soupçon: débarrassée de ses longues mèches, qu’elle a transformées en arme efficace pour cacher ses traits, Cat Power se montre désormais au monde, traversée par un arc-en-ciel on ne peut plus parlant. La symbolique un brin simplette n’échappe à personne.

Les contours du message acquièrent d’ailleurs tout leur sens à l’écoute des onze chansons de Sun. Cat Power s’en est servie pour dire adieu à une certaine esthétique, qui a été parfois intransigeante et radicale sur des albums inoubliables (What Would the Community Think, Moonpix, You Are Free). Elle semble vouloir tourner le dos au classicisme du grand Sud américain, qu’elle a convoqué sur The Greatest, et de manière plus générale à son rôle d’égérie de la scène indépendante, pour s’inscrire désormais dans un mainstream étonnant et assumé.

Sun fait appel à des recettes qui questionnent. Petits et grands stratagèmes des productions en vogue aujourd’hui surgissent et arriment en quelque sorte l’artiste au présent. On y trouve en vrac un lien ténu mais significatif avec l’electro (drum machine et vocoder), des clins d’œil subtils à la R’n’B, des allusions voilées au hip-hop. La mainmise de Philippe Zdar (moitié de Cassius et actif notamment auprès de Phoenix, The Rapture et Sébastien Tellier) au mixage est une marque qui ne passe pas inaperçue, donc. Sun se révèle pour le coup désarçonnant et inconstant. Les perles ne manquent pas (l’entraînant «Ruin», le suspendu «Manhattan» ou le classique «Nothin But Time», par exemple). Mais elles côtoient hélas des compositions qui ne brillent pas par leur originalité («3,6,9», ou le très prévisible «Silent Machine»). Et aujourd’hui plus que jamais, la voix de Cat Power se révèle décisive pour sauver en partie un album conventionnel et dépourvu de réelle audace.

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