Livre

Catalogue raisonné de Liotard

«Great!» a lâché Andy Warhol devant un autoportrait de Jean-Etienne Liotard. «Great!» peut-on dire devant la première monographie exhaustive consacrée au maître du pastel

«C’est un grand moment attendu, depuis fort longtemps, mais c’est finalement un beau bébé de huit kilos et visiblement les parents en sont très heureux.» Cäsar Menz, directeur des Musées d’art et d’histoire de la Ville de Genève, faisait allusion mardi à la présentation officielle, en son institution, de la première monographie exhaustive consacrée à Jean-Etienne Liotard (1702-1789), rédigée en duo par Marcel Roethlisberger et Renée Loche.

Ouvrage en deux volumes, «son chantier nous a pris huit ans» avouent en chœur les deux auteurs. Et large coup de chapeau du professeur d’histoire de l’art de l’Université de Genève à l’ancienne conservatrice du musée: «C’est la seule personne avec laquelle j’imaginais pouvoir travailler.» On devine le niveau d’exigence de ces deux méticuleux. Ainsi la partie consacrée au catalogue raisonné, par ordre chronologique, traite non seulement des questions spécifiques à chaque œuvre mais présente aussi la biographie des personnages portraiturés. On imagine l’ampleur de la tâche. La production de Liotard, connue aujourd’hui, se chiffre à 525 œuvres, dont 280 pastels, des huiles, des émaux, des miniatures, des gravures et 140 dessins, à quoi s’ajoutent beaucoup d’œuvres documentées mais perdues, sur lesquelles il fallait tout de même enquêter.

L’édition comprend 900 illustrations, en grande partie reproduites en couleur, et 918 pages (de textes) sans compter celles réunissant les planches. «Pour les chercheurs et les éditeurs qui ont besoin d’archives, de photographies, d’images numériques et qui doivent jongler avec tout cela, ce n’est pas facile, glisse le professeur Roethlisberger, mais nous avons reçu beaucoup d’aides».

Ses remerciements saluent aussi bien les soutiens financiers, du Fonds national suisse de la recherche scientifique, et surtout de la Fondation Hans Wilsdorf, que la disponibilité des collectionneurs, privés et musées en Europe et aux Etats-Unis, ainsi que l’engagement de l’éditeur Davaco Publishers. Pourquoi une maison néerlandaise? Parce que Marcel Roethlisberger a déjà publié chez eux. Parce que – facilité de proximité – le Rijksmuseum d’Amsterdam possède, avec le Musée d’art et d’histoire de Genève, l’un des ensembles muséaux les plus importants de Liotard.

Jean-Etienne Liotard, s’il est né, s’il meurt à Genève, s’il s’y est formé à l’émaillerie, n’y vivra que relativement peu. Pendant ses cinquante-cinq années d’activités, de 1725 à 1780, il travaille quarante ans dans les capitales européennes. Portraitiste renommé, il est invité dans les grandes cours, évolue dans la haute bourgeoisie, s’établit à Paris, en Italie, séjourne quatre ans à Constantinople, en Moldavie, à Vienne, en Allemagne, Paris à nouveau, Londres, puis aux Pays-Bas, séjour majeur. «Liotard, tout Genevois qu’il est, est également un peintre hollandais», fait observer le professeur Roethlisberger. Ce cosmopolitisme «assorti d’une bonne dose d’esprit agnostique font de Liotard un personnage désarçonnant», commente Renée Loche. «Et en attirant, à la fin du volume, l’attention sur sa correspondance et ses écrits théoriques, nous avons voulu faire connaître l’artiste de l’intérieur.» Un peu comme lui, dans ses portraits d’une sobre modernité – on est encore au XVIIIe siècle –, fait affleurer sous ses pastels vibrants une humanité profonde.

Son Autoportrait dit «la main au menton» a suscité une des rares admirations d’Andy Warhol. «Great!» a lâché le maître américain du Pop Art lors d’une visite au Musée d’art et d’histoire rapportée par Rainer Michael Mason, ancien conservateur.

L’autoportrait est toujours en place dans «l’exposition Liotard» dont se félicite Marcel Roethlisberger, en fait une salle aménagée dans le cadre de la rénovation de la galerie beaux-arts. Où ce pastel est environné de huit autres portraits frottés par Liotard, de deux de ses natures mortes et de quatre pastels d’autres auteurs dont Quentin de la Tour. Belle occasion. Le Musée qui possède – après des acquisitions récentes – quatre peintures, 35 dessins et 37 pastels de Liotard, ne laisse plus voyager ces derniers, trop fragiles. Reste maintenant la possibilité de se rabattre sur sa great monographie. C’est un ouvrage précieux (850 francs en librairie), plutôt destiné aux spécialistes, aux bibliothèques d’art et aux passionnés de Liotard. Mais il y a une demande, fait remarquer une libraire de Descombes (Genève) qui en a déjà vendu deux sur les trois de leur première commande et s’apprête à en passer une autre.

Liotard, par Marcel Roethlisberger et Renée Loche (Davaco Publishers, www.davaco.com)

«En joignant sa correspondance, nous avons voulu faire connaître l’artiste de l’intérieur»

Publicité