Dans sa maison du val Onsernone, M. Geiser craint à la fois la perte de sa mémoire et les éboulements qui menacent d’ensevelir la vallée. D’un côté, le Tessin, retraite dorée des retraités alémaniques, de l’autre la violence de la nature alpestre: le roman de Max Frisch, L’homme apparaît au quaternaire tient une bonne place dans le remarquable essai de Peter Utz, Culture de la catastrophe. Il en illustre une des thèses: si le thème du cataclysme traverse les littératures suisses depuis le début du XIXe siècle, c’est qu’il est l’antithèse nécessaire de l’idylle montagnarde qui naît au XVIIIe siècle, avec le tourisme. Frisch le dit bien: «Des catastrophes, l’homme seul en connaît dans la mesure où il leur survit; la nature ne connaît pas de catastrophes.»

En 1806, un éboulement ensevelit le village de Goldau dans le canton de Schwytz, faisant quatre cents morts. Pour la première fois, une action d’entraide mobilise tout le pays. La Suisse ne connaît pas la guerre: pour se percevoir comme nation, se donner «une communauté de volonté», cimenter son union dans sa diversité, elle a besoin de l’ennemi extérieur que représentent les éléments. Le récit de Jeremias Gotthelf, La Crue en Emmental du 13 août 1837 est l’exemple fondateur du genre «littérature de catastrophe» à caractère rassembleur.

Place privilégiée

«Tout le narratif naît du malheur des hommes», dit Raymond Queneau, et les catastrophes ont toujours tenu une place de choix dans la littérature occidentale, depuis le tremblement de terre de Lisbonne qui inspira Voltaire en 1755, ou celui du Chili qui émut Kleist en 1807. Mais dans les littératures suisses, la catastrophe occupe une place privilégiée. Raconter l’événement traumatique sert à recoudre la rupture qu’il a opérée dans le tissu social.

Le récit ancre l’événement dans la mémoire collective: ainsi, dans Derborence, Ramuz immortalise l’ancien éboulement qui avait enseveli l’alpage valaisan. Certains récits montrent comment un cataclysme renforce la solidarité ou au contraire la disloque: voyez L’Année de l’avalanche de Giovanni Orelli. La littérature personnalise le danger, qu’il soit d’ordre naturel ou qu’il vienne des hommes. Elle met parfois en garde: les «incendiaires» de la pièce de Max Frisch, et «M. Bonhomme», leur complice, préfigurent une catastrophe politique.

Dans son dernier roman policier, Justice, Friedrich Dürrenmatt ironise sur cette tendance catastrophiste: «Notre époque pacifique n’a-t-elle pas depuis longtemps adopté la forme de ce que nous appelions jadis la guerre, du moment que nous maçonnons dans notre paix les catastrophes qui nous apaisent?» Et dans ses Reportages en Suisse, Niklaus Meienberg raconte comment les Saint-Gallois, pendant la Deuxième Guerre, regardaient les bombes tomber sur l’Allemagne voisine, comme un spectacle de 1er août, avec un frisson de plaisir et de soulagement.

Récits apocalyptiques

Au-delà des cataclysmes liés à la nature alpestre, Peter Utz repère aussi des récits apocalyptiques qui dépassent ce cadre. Déjà Gotthelf élargit son récit de l’Emmental aux menaces politiques qui planent sur l’Europe. Dans Les Rédactions de Fritz Kocher, Robert Walser montre la fin du monde et celle du récit: «Sur ce monde de farces et de péchés, le ciel s’est abattu, cet après-midi, sans fracas, non, plutôt comme un drap humide, et il a tout recouvert.»

En 1917, Cendrars écrit de la main qui lui reste La fin du monde filmée par l’ange de Notre-Dame. Ramuz est le champion des scénarios catastrophistes cosmiques. Parmi eux, Si le soleil ne revenait pas (1937) fait entendre un grand bruit qui va de New York à Genève. En Suisse allemande, à la suite d’auteurs comme Meinrad Inglin ou Albin Zollinger, les œuvres de Frisch et de Dürrenmatt résonnent du fracas de la fin. On est dans un au-delà de la catastrophe qui ne cimente plus rien, mais devant laquelle chacun est pour soi.

Punition divine

Le déchaînement de la nature comme réponse à la mauvaise conduite des hommes traverse aussi les littératures suisses. De punition divine, le cataclysme se transforme en réponse au pillage des ressources dans des œuvres à tendance écologiste. On voit déjà poindre ce conflit nature/culture dans le Martin Salander de Gottfried Keller.

Dans l’introduction à son essai, Peter Utz cite Pomona (2004) de Gertrud Leutenegger. Dans la cave de l’enfance, les pommes «rose de Berne» sont posées sur des journaux. La mère en change les feuilles régulièrement pour que «l’image maculée d’encre d’une catastrophe quelconque, ou des titres trop gras qui renvoient à l’état du monde» ne tachent la peau des fruits. A l’idylle de l’enfance et des pommes anciennes s’oppose «le présent maculé par les cataclysmes», écrit Peter Utz, dans une de ces exégèses élégantes qui rendent si passionnante la lecture de son essai.

Publié en allemand sous le titre Kultivierung der Katastrophe (LT du 06.09.2013), il paraît, légèrement modifié pour les acteurs romands (davantage de Ramuz, entre autres). Au plaisir de l’analyse s’ajoute celui des très nombreuses citations (retraduites par Marion Graf dans sa magistrale version) et la découverte d’un vaste panorama d’auteurs suisses des quatre langues. Et celui de goûter l’ironie discrète de Peter Utz, quand il signale que la Suisse «encave scrupuleusement les catastrophes qu’elle ne peut pas entièrement sublimer»: le réacteur nucléaire expérimental de Lucens qui explose en 1969, décontaminé, sert de dépôt pour les biens culturels du canton de Vaud. «La culture, ici, a littéralement pris la place de la catastrophe.»


Peter Utz, «Culture de la catastrophe. Les littératures suisses face aux cataclysmes», trad. de l’allemand par Marion Graf, Zoé, 448 p.