La crise sanitaire perdure à l’échelle du globe, nous plongeant de fait dans un scénario familier des fictions apocalyptiques. Comme pour conjurer le mal, célébrons chaque semaine de l’été la catastrophe, genre prisé du cinéma et de la littérature.

Le premier volet: Films et romans catastrophes: aux sources du cataclysme

Le film catastrophe est un genre qui a connu son âge d’or dès ses débuts. En 1970, réalisé par George Seaton, un vétéran d’Hollywood, Airport domine les classements pendant des semaines après sa sortie le week-end de Pâques. Budget 10 millions de dollars. Ça motive.

Avec son histoire de tempête de neige paralysant un aéroport alors qu’un terroriste veut faire sauter un avion, Airport se situe très loin d’autres films que l’on attribue aussi au genre «catastrophe». Mais on peut extraire quelques fondamentaux: la situation de crise, la menace naturelle ou humaine (ici, les deux), le cadre à la fois imposant et codifié, ainsi que, sur le plan de la narration, les exigences suprêmes du suspense.

Irwin Allen, acteur majeur du secteur

Ainsi naît une lignée d’histoires de désastres plus ou moins évités. En 1972, L’Aventure du Poséidon, produit par le magnat de TV et cinéma Irwin Allen, installe le genre. Cette tragédie maritime, durant laquelle le paquebot se renverse, est décrite avec une précision de mouvements et une constance dans la tension qui font mouche.

Une série d'Irwin Allen: «Voyage au fond des mers» (1964-1968)

On s’engouffre dans les brèches des bateaux, les failles de la Terre, les trous des dispositifs de sécurité. Par exemple, les secousses sismiques du maladroit Tremblement de terre, en 1974. La même année, les économies de bouts de chandelle conduisent à l’incendie dans le plus haut building de San Francisco: c’est La Tour infernale, sans doute le meilleur film du genre dans les années 1970. La question demeure débattue de savoir si les films d’attaques d’animaux entrent dans la famille des catastrophes: si oui, il faut compter les calamités dues aux fourmis (Phase IV, 1974), aux requins (le cycle Dents de la mer commence en 1975), aux araignées (l’étonnant L’Horrible Invasion, 1977) et aux abeilles (L’Inévitable Catastrophe, un an plus tard).

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Les plus grandes vedettes s’y lancent

Le cinéma catastrophe n’est pas une niche pour amateurs terrés dans leurs salles très obscures. Les budgets flambent, les plus grandes vedettes d’Hollywood se bousculent sur les plateaux pour faire face à la fin du monde. Le premier Airport rassemble déjà Burt Lancaster, Dean Martin, Jean Seberg, Jacqueline Bisset et George Kennedy. Au fil des ans, on verra Omar Sharif et Ian Holm à bord du Britannic piégé, Sophia Loren dans un train CFF traversant le Jura (Le Pont de Cassandra), Rock Hudson et Mia Farrow face à une terrible Avalanche, Charlton Heston – un habitué – cherchant notamment à sauver son sous-marin (le Neptune), ou encore Jane Fonda, Jack Lemmon et Michael Douglas pris dans une centrale nucléaire (Le Syndrome chinois)…

Les talents se pressent pour figurer dans les fléaux du moment: le scénariste Stirling Silliphant, proche de Bruce Lee, qui écrit nombre de ces films; le duo Levinson & Link (cocréateurs de Columbo) qui voltige sur Le Toboggan de la mort; Jerry Goldsmith et Lalo Schifrin mettant en musique ces calamités…

Une angoisse ambiante

Après les glorieuses années d’après-guerre, le monde occidental est en crise, notamment pétrolière. Peut-être les films des catastrophes cristallisent-ils une angoisse générale. Sur un plan plus économique, déjà, ils doivent ramener le public dans les salles, dans un marché du cinéma qui craint d’être rongé par la TV et la vidéo.

Au début des années 1980, deux produits Irwin Allen, Le Dernier Secret du Poséidon et Le Jour de la fin du monde, s’écrasent en salle, pour de bonnes raisons. Le monde arrête de s’écrouler, le temps d’une quinzaine d’années. Le film catastrophe reviendra, très en forme, pour mieux conter l’effondrement, au milieu des années 1990.


Cinq films catastrophes majeurs des années 1970

La Tour infernale (John Guillermin et Irwin Allen, 1974)

L’incendie du gratte-ciel de San Francisco, qui provoque la réunion de Steve McQueen et Paul Newman, demeure l’indépassable classique du genre. La mise en place se révèle efficace, les fondamentaux sont posés, la promesse de grand spectacle est tenue, et la tension conduite avec maestria. Vertigineuses, les séquences d’évacuation condensent en outre le pessimisme du propos quant à la conduite des humains dans ce genre de crise.

L’Aventure du Poséidon (Ronald Neame, 1972)

Ce film représente une épure du genre, déjà, comme un essai pour atteindre sa quintessence: l’extrême concentration sur l’action, sur l’enjeu de survie. Dans ce paquebot qui a été renversé par une immense vague, Gene Hackman, en pasteur tyrannique, mène son troupeau de survivants dans les méandres du navire, à travers sa chambre des machines, puis en remontant dans de vaste tuyauteries, en frôlant le feu... Un modèle de précision.

Airport (George Seaton, 1970)

Celui qui a lancé le mouvement, et qui demeure un jalon. On peut trouver décousue cette histoire de chute de neige qui bloque un avion, puis de prise d’otage d’un appareil par un homme désespéré qui a une bombe, et de tentative de sauvetage de l’avion endommagé, le tout entrecoupé d’épisodes anodins. Mais il y a une cohérence autour de l’enjeu de l’aéroport et ses pistes, poumon et cœur de la modernité.

Le Pont de Cassandra (George Pan Cosmatos, 1976)

Bonus à l’originalité et à la couleur locale: la grande majorité du film se déroule dans un bon vieux train des CFF, avec le logo d’époque. Deux terroristes pacifistes suédois posent une bombe (!) dans le bâtiment de l’OMS à Genève: l’un d’eux est tué, l’autre s’enfuit, mais contaminé par un virus qui a fuit d’une fiole. A Cornavin, il prend un train pour Stockholm. Il aura affaire à Richard Harris, Sophia Loren, Martin Sheen et O. J. Simpson, tandis que Burt Lancaster, en militaire, pilote les opérations depuis Genève. Une aventure.

Le Syndrome chinois (James Bridges, 1979)

Un incident se produit dans une centrale nucléaire de Californie du sud alors qu’une équipe de TV s’y trouvait. Les images prises sont réquisitionnées par le directeur de la chaîne, mais le doute s’installe. Un responsable de la centrale décide de parler... Un film catastrophe presque à l’envers, sans réelle catastrophe au sens strict, mais sur lequel la menace plane à tout moment. Un superbe rôle pour Jack Lemmon en donneur d’alerte.