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Catch à Lausanne: attrape-moi si tu peux!

Le catch continue de faire rêver. Un jeune champion, the British Stallion, fait connaître sa passion via une fédération lausannoise, «The Swiss Power Wrestling». Reportage un soir de combat dans la moiteur du ring

Musique martiale, digne d’un film de superhéros: une imposante silhouette sous une cape bleu roi marche vers le ring. La cape tombe sur le sol, découvrant le musculeux British Stallion, 1 mètre 86 pour 105 kilos, un maillot de lutte bleu et noir zébré d’une ligne blanche. La bande-son vire hard rock. Ce soir, le champion affrontera Yoshimiro Yamada, un Nippon plus «frêle», 1 mètre 75 pour 90 kilos, vêtu d’un microslip de Lycra blanc.

Ce n’est pas un combat comme les autres. Pour l’emporter, il faudra que l’un des deux catcheurs parvienne à enfermer son adversaire dans un cercueil. Tout cela sous les yeux ébahis du public bon enfant et familial de cette salle des fêtes lausannoise, dans le quartier sous-gare.

Les guerriers se jaugent, se tournent autour. Le combat commence. Le British Stallion humilie Yoshimiro Yamada, le gratifiant de coups sonores sur sa poitrine, qui tourne écrevisse. Dans le public, une spectatrice, Nathalie, la quarantaine, s’enthousiasme: «J’adore!» Prise de contact, «l’étalon» envoie valser son adversaire sur le sol. Les corps projetés en l’air retombent lourdement sur le plancher.

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Photo: Darrin Vanselow

On serre les dents, on pense qu’ils ne vont pas s’en relever, la moelle épinière en compote, et pourtant ils se relèvent; ces guerriers en Lycra sont increvables. Les deux présentateurs du match ont un délicieux accent vaudois. Au micro, ils commentent les exploits des «deux beaux bébés» et motivent le public. The British Stallion soulève son ennemi tel un «fétu de paille» (dixit les présentateurs) et le projette au sol. Il se fait huer. Les deux hommes se poursuivent hors du ring, s’insultent en anglais, cela fait plus «vrai». Mais rien n’est joué.

The British Stallion monte sur l’un des poteaux du ring et se jette dans le vide pour écraser de son poids le malheureux microslip blanc. On appelle cette technique aérienne le «moonsault» ou «saut de la lune». Mais Yoshimiro Yamada, que l’on croyait rétamé, se relève in extremis, fait passer son adversaire par-dessus ses épaules et le projette à terre. Puis, d’un saut chassé, il l’envoie fissa dans le cercueil installé au pied du ring.

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Photo: Darrin Vanselow

Le public retient son souffle. Nous sommes le vendredi 6 novembre 2015, Yoshimiro Yamada vient de remporter le titre de champion suisse de catch professionnel.

Spectacle réglé

Bien sûr, tout était décidé d’avance. Gagnant et perdant s’étaient mis d’accord. Le catch est un spectacle qui laisse peu de place au hasard. Quant à Yoshimiro Yamada, lutteur prétendument japonais, il a en réalité été formé à Fribourg. Et pourtant, jusqu’à l’annonce finale de l’arbitre, le public avait accepté d’y croire.

Prenez la lutte gréco-romaine, mâtinez-la de boxe, d’esprit forain, d’arts martiaux, de cascades, et vous aurez une idée du catch. Deux qualités sont nécessaires pour être un bon catcheur: il faut savoir raconter une histoire; et il faut savoir chuter. «J’ai fait dix ans en étant gentil, mais je préfère les méchants», confie Adrian McLeod, alias Adrian Johnatans, ou encore The British Stallion. Les «gentils», dans le milieu, on les surnomme les «babyfaces». Les méchants, ce sont les «hell». Pas de show réussi sans un bon méchant.

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Infographies: Florent Collioud

C’est lui, Adrian McLeod, qui a orchestré le spectacle décrit plus haut. Ce Britannique de 27 ans, installé en Suisse depuis 1994, combat régulièrement en Allemagne, en France, en Belgique, en Suède ou en Irlande. Et rêve des Etats-Unis.Le jeune homme a créé en 2004 la Swiss Power Wrestling, une association qui regroupe quatre écoles en Suisse romande. A Lausanne, ils sont une quinzaine de lutteurs actifs. Et puis, pour vivre, Adrian est aussi instructeur en «fitness modeling». «Le gros de ma clientèle, ce sont des femmes qui veulent perdre du poids» (sic).

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Photo: Darrin Vanselow

Nous l’avons rencontré au Taco’s Bar, un établissement souterrain du Flon, à Lausanne, ou l’on vient jouer au billard et voir des hommes se faire rouer de coups chaque dernier mercredi du mois. Et quelques femmes aussi – mais elles sont rares à monter sur le ring, à l’image des amazones «Chelsea L. Johnson» ou «Queen Maya».

Thérapie de groupe

Adrian McLeod voit dans cet affrontement manichéen «la continuité de combats rituels qui ont toujours existé». Une thérapie de groupe, mi-danse, mi-combat. Il aimerait sortir le catch des clichés, «montrer que ce n’est pas un truc pour débiles». D’ailleurs pour décrire un bon match, il évoque le théâtre grec. «On crée une catharsis pour évacuer l’agressivité et les peurs des spectateurs. Pendant une heure, on raconte des histoires aux gens pour leur faire oublier leur quotidien.»

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Rien ne l’énerve davantage que les commentaires suspicieux: «Les matchs sont truqués, le catch c’est du chiqué». Bien sûr, il pratique et enseigne un sport spectacle qui vise avant tout à divertir, mais l’exploit physique est réel. S’il s’inspire des combats scénarisés du catch américain, il reprend les techniques du catch japonais: réalisme et rudesse des coups. A la différence de l’école européenne, en vogue au Royaume-Uni et en France, plus respectueuse des règles et de l’arbitre, il préfère mettre en scène la transgression. Sur le ring, The British Stallion s’autorise ainsi tous les coups bas. A la ville par contre, il vouvoie les journalistes et parle de la Poétique d’Aristote. Il a beau être d’origine anglaise, il ressemble au chef d’un gang latino, avec le maintien et la gravité d’un samouraï.

L’esprit grand frère

Il répète avec ses élèves les dimanches après-midi, dans une salle de gym du quartier lausannois de Beaulieu. Le jour où nous leur rendons visite, ils sont huit sur le tapis. The British Stallion fait des démonstrations. Chaque prise de catch, et il y en a des dizaines, porte un nom. Etienne, alias Rob Iron, la quarantaine, empêtré dans une prise de soumission, frappe le sol pour demander grâce. «Allez viens mon petit!» lui lance Laurent, 24 ans, appelé «Kurt Simmons», une sorte de Viking aux longs cheveux blonds. «On s’épile, on met des pantalons moulants et du fluo. Il ne faut pas avoir de doute sur sa virilité pour oser le faire!» commente Adrian avec gravité. Voici maintenant le «coup de bélier». Il s’agit de se jeter sur son adversaire tête la première, en prenant son élan, et de le heurter à la poitrine.

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Un jeune homme de 17 ans est venu voir le cours avec son frère aîné, sa mère et son grand-père. Il est timide et sa maman parle à sa place: «Quand est-ce qu’il pourrait commencer?» Le cours est ouvert à «toute personne en bonne santé dès 16 ans» et coûte 90 francs par mois. Un cours allégé, destiné aux jeunes dès 12 ans, revient, lui, à 50 francs par mois. Pour les jeunes, Adrian est une sorte de grand frère. «Il y a un manque d’image paternelle, confie-t-il. Souvent, des mères nous appellent pour nous dire: depuis qu’il vient s’entraîner chez vous, mon fils est cadré.»

Avec une vingtaine de shows par an, Laurent, lui, se considère comme «catcheur en devenir». Il en avait marre de son CFC de mécanicien. Là, il s’épanouit. Il plaisante des bleus violacés qui marquent son dos. Mais ses cachets ne lui permettront probablement jamais de vivre de sa passion.

Et certains spectateurs sont déçus, en voyant arriver les lutteurs vaudois. «On nous dit: A la télé, c’est toujours des grands! Vous n’êtes pas comme eux. Je leur réponds que la télé américaine ne montre qu’une version du catch.» Les corps bodybuildés ne font pas forcément des bons lutteurs, au contraire. Et puis, l’important, c’est d’y croire. «Lorsque je monte sur le ring, je ne suis plus Laurent, je suis Kurt Simmons!»

Roland Barthes fasciné

Nous avons vu Kurt Simmons à l’œuvre, toujours à la maison de quartier sous gare, à Lausanne. C’était après la remise des prix de la tombola. Il s’est fait tanner par un lutteur venu d’Afrique du Sud, Jack Vice, grande brute barbue au corps replet, 1 mètre 95 pour 115 kilos, le mot «Vice» imprimé sur son fond de culotte. Il proférait des injures et donnait des baffes au Suisse, avant de l’immobiliser dans des prises toujours plus compliquées. Kurt hurlait de douleur. Pas facile tous les jours d’être un «babyface»… Puis Vice a tiré sur les cheveux de Kurt, jusqu’à les arracher, et un spectateur a crié «cochon!» La brute africaine a soulevé Kurt au-dessus de sa tête, puis l’a lâché, sans vergogne, et Kurt s’est tristement écrasé sur le plancher du ring. Son corps a rebondi avant de s’immobiliser.

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Photos: Darrin Vanselow

Pourtant, Kurt a repris le dessus et triomphé. C’est ce que nous raconte le catch: tout n’est pas perdu, il y a une justice dans le monde du catch.

C’est pour cela que ce spectacle fascinait tant Roland Barthes. Le sémiologue français lui consacrait la première de ses célèbres Mythologies, publiées 1957. Pour lui aussi, ces combats étaient les héritiers du théâtre antique. Le spectacle indéfiniment rejoué d’une humiliation et d’une revanche, la victoire rassurante des «gentils» sur les «méchants». La manifestation d’une justice divine, fût-elle épilée, huilée, et vêtue de Lycra fluo.

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