Le virus contemporain de la culpabilité touche aussi les journalistes. Certains s’en veulent parfois tellement de ne pas avoir chroniqué un disque hors normes qu’ils essaient de se rattraper avec le suivant. Ainsi, en 2019, Le Temps s’était contenté de cinq petites lignes sur Reward, le magnifique cinquième album de Cate Le Bon, dans sa rubrique «disques oubliés» de décembre. Mais pas question de vouloir ici uniquement réparer l’outrage: Pompeii, le sixième album de la divine galloise, appelle véritablement un éclairage grand format.

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Devendra Banhart, le barde américano-vénézuélien qui vient de boucler son nouvel enregistrement avec elle, avait prévenu dans les pages du magazine Uncut: «Je ne suis pas sûr d’avoir déjà ressenti un truc pareil à l’écoute d’un album. Ce sont des chansons de «danse mélancolique»: elles sont pleines de tristesse mais elles donnent envie de danser. Tout l’album est sur le fil du rasoir entre mélancolie et optimisme.» Il est vrai que les neuf bijoux ciselés qui ornent Pompeii se montrent à la fois complexes et accessibles. Les singles ne semblent pas formatés pour un passage en radio? Certes, mais il n’y a pas le moindre temps mort à l’intérieur des chansons, comme un labyrinthe enchanté et bouleversant.

On tente un coup de fil vidéo avec la mystérieuse Cate, pour une conversation courtoise. Elle a une voix d’un autre monde: douce et autoritaire, énergisante et intimidante. Et ce regard de chef de clan, qui fait presque baisser les yeux et ne donne pas envie de la croiser un jour de colère, ça doit être terrible. Mais elle savoure cette rencontre virtuelle comme un petit miracle après son ras-le-bol de 2017. Prise dans l’engrenage enregistrements-tournées-compositions, persuadée de ne plus s’appartenir, elle avait tenté un pas de côté qui aurait pu l’éloigner définitivement de la musique.

Des chansons tombées de nulle part

Direction le nord de l’Angleterre, pour une formation de fabrication de meubles en bois. «C’était comme une pause pour évaluer de nouveau ma relation avec la musique, reprendre ma réflexion, voir quelle part de passion j’étais prête à investir, et aussi savoir si je pouvais accepter des compromis», dit-elle aujourd’hui. Des journées à travailler le bois, des soirées passées seule au piano, et une joie réinitialisée. Qui a provoqué le bien nommé Reward puis Pompeii.

Cate Le Bon est une artiste farouche dans le sens où elle n’a pas envie de dévoiler ses secrets de fabrication. De ses paroles si complexes à aborder, elle dit: «C’est un luxe plein de beauté de pouvoir utiliser des mots à sens multiples, qui peuvent mener dans plusieurs directions. Mes paroles sont un total non-sens pour certains, abstraites pour d’autres. Moi, je vois bien ce que je veux dire.» Dans Wheel, le dernier extrait brise-cœur de Pompeii, elle lâche ces mots sublimes qui entremêlent mélancolie, regrets et espoir: «Je ne pense pas que tu aimes ce que tu es/J’aimerais te ramener à l’école/Et t’apprendre à construire ta vie/Mais ça prendra plus de temps que tu ne le crois.» S’adresse-t-elle à elle-même? «Peut-être, peut-être pas. Comme ça vous chante…» balaie-t-elle.

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Arrêtons de vouloir entrer dans son jardin solitaire, et laissons son premier cercle nous la raconter pour mieux capter son essence. Tim Presley, son compagnon, musicien et artiste multifacettes: «Moi, quand j’écris une chanson, c’est une torture sans fin avant d’y arriver. Mais Cate, je ne l’ai jamais vue s’asseoir pour composer. Elle arrive, et tout à coup, elle a 12 chansons qui tombent de nulle part, c’est juste dingue.» Samur Khouja, le producteur qui l’accompagne depuis dix ans, le jure: «C’est ma guitariste préférée, et je dois le dire haut et fort, l’une des meilleures bassistes de notre génération.»

Label «Cate»

Mais c’est H. Hawkline, un Gallois hautement recommandable, qui en parle le mieux. Cate Le Bon a produit ses trois albums et il ne s’en remet toujours pas: «Les gens sont de plus en plus conscients de l’étendue de son talent. Alors oui, elle est encore sous-cotée, mais on s’en fiche: un jour, elle sera vénérée comme elle le mérite, peu importe le temps que ça prendra. Elle est douée pour tout ce qu’elle entreprend, de toute façon. Qu’elle fasse n’importe quoi et ce sera labellisé «Cate». Si vous me présentez trois soupes à la tomate, je saurai sans même goûter celle qu’elle aura faite – elle aura un fumet de banane, à coup sûr. Son influence est impossible à mesurer tellement elle est grande, mais c’est peut-être humainement qu’elle m’a le plus aidé: je sais qu’il ne faut jamais faire de compromis, mais aussi toujours être gentil.»

Sans surprise, la chanteuse se montre bien plus bavarde quand il s’agit des autres. Cate Le Bon est une productrice de plus en plus demandée au sommet de la chaîne indé. Bloquée trois mois à Reykjavik en début de pandémie, elle a préféré arpenter les studios plutôt que les champs de lave pour aider John Grant pour son Boy from Michigan. «Il lui fallait un album comme s’il était fait entièrement de la même matière, et dégager le superflu», explique-t-elle, confirmant ainsi son rôle essentiel dans le retour aux compositions magiques de l’Américain, qui n’aime rien tant que s’égarer dans une electronica dont il est souvent le seul à percevoir l’intérêt.

Habitante du désert

La Galloise a également su composer avec Bradford Cox, le leader de Deerhunter, réputé pour ses colères et sa bipolarité. Sur Why Hasn’t Everything Already Disappeared?, elle s’est volontairement montrée discrète: «Parce que c’est un génie absolu, pour de vrai, il faut le savoir. Ce qui sort de sa tête, c’est si géant que ça peut tous nous habiter pendant des décennies.»

Cate Le Bon habite aujourd’hui en plein désert, à Joshua Tree, Californie, pour une autre perception du temps et de l’espace: «C’est un endroit magique avec une énergie spirituelle. On peut simplement disparaître si on en a envie. Il y a un sens de la permanence qui vient nous rappeler qu’on n’est que de passage.» Le pays de Galles lui manque, le printemps surtout, elle qui a grandi dans un hameau avec une chèvre comme animal de compagnie. «Je n’ai pas oublié mes échappées dans la campagne, avec la possibilité d’être totalement invisible.» Il est beaucoup question de transparence et d’effacement, quand même. Mais la semaine prochaine, elle se produira en pleine lumière à Zurich. Un événement qui vaut le déplacement.

Cate Le Bon, «Pompeii» (Mexican Summer). En concert le 1er avril à Zurich (Bogen F).