BANDE DESSINÉE

Catel: «J’ai voulu présenter Benoîte sans l’idéaliser»

Lorsque Catel la bédéaste rencontre Benoîte Groult, figure majeure du féminisme, cela donne un livre d’un genre inédit, une biographie en dessin, sensible et drôle

Catel Muller a deux héroïnes dans la vie: Claire Bretécher et Benoîte Groult. Lorsque l’occasion professionnelle se présente d’aller rencontrer l’une ou l’autre, elle choisit, non sans déchirement, l’auteure d’Ainsi soit-elle. Celle qui, à 15 ans, lui ouvre les yeux sur la condition féminine.

Catel Muller est dessinatrice et féministe. Et s’il est réducteur de le formuler ainsi, ajoutons qu’elle est humaniste avant tout, amoureuse et remariée, née en 1964, Parisienne d’adoption, fille d’Alsace, grande consommatrice de carnets Moleskine, et voisine de palier de Pascal Quignard.

Benoîte Groult, elle, est cette figure de l’intelligentsia française de gauche, militante des premiers combats féministes, qui a traversé le XXe siècle (elle est née en 1920) pour assister aux transformations profondes des rapports de genre.

De la rencontre entre ces deux femmes est née une bande dessinée sensible et drôle, qui raconte la vie d’une grande dame, mais aussi le coup de foudre d’une amitié. A Paris, Hyères et Doëlan, en Bretagne, au fil de discussions entrecoupées de baignades et de taille de rosiers, l’aînée se livre à la dessinatrice, évoquant sa jeunesse, ses amours et ses combats. De cases en bulles, au gré d’une encre fine, le lecteur découvre une Benoîte Groult intime, descendue de son piédestal, et livrée à la subjectivité d’un regard ami.

Avec son collègue et mari José-Louis Bocquet, Catel Muller s’est spécialisée depuis plusieurs années dans la biographie en dessin de figures historiques. En général, des femmes, pionnières du féminisme à leur façon. Après Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges, des livres qui ont connu un large succès, le couple prépare un album sur Joséphine Baker.

A première vue, Ainsi soit Benoîte Groult ne détonne pas dans le parcours de Catel Muller. Pourtant, il relève d’une démarche radicalement différente, s’agissant d’un travail sur la rencontre et l’entretien, où la bédéaste se met aussi en scène.

Au téléphone, un après-midi de novembre, elle évoque la fabrique de ce livre d’un genre nouveau.

Samedi Culturel: Comment le projet est-il né?

Catel Muller: Ma rencontre avec Benoîte date de 2008, quand Libération m’a proposé de dessiner deux pages sur la figure de mon choix. Comme cela s’est bien déroulé, j’ai eu envie d’en faire un livre, que j’imaginais alors focalisé sur sa vie. Mais après notre premier entretien, je me suis rendu compte que le sujet, c’était aussi, simplement, le quotidien avec cette femme. Plus je la côtoyais, plus j’avais envie de montrer d’elle des aspects moins connus, sa famille, les objets qui l’entourent… Ce projet, qui aurait dû m’occuper un an, en a finalement duré cinq. Cela donne un portrait en puzzle, entre ses souvenirs et ce que j’ai vécu avec elle.

A la lecture, ce procédé donne une grande humanité au personnage.

J’ai voulu la présenter sans l’idéaliser. D’ailleurs, on la découvre dure, parfois revêche. Comme dans cette scène où elle se rend compte que nous sommes, en fait, en train de signer un contrat pour une bande dessinée – ce qu’elle n’avait pas du tout compris jusque-là. Elle me lance alors que la BD, c’est pour les illettrés… Benoîte est d’une autre époque, tout ce qu’elle connaît de la bande dessinée, c’est Bécassine et Les Pieds nicklés. Nous nous sommes beaucoup disputées sur ce sujet. Et en réalité, la signature de notre contrat a été plus compliquée que je ne l’évoque dans le livre, tant nos divergences étaient importantes. Finalement, elle a eu la curiosité et la gentillesse de se lancer dans l’aventure, et s’est montrée très attentive et engagée. Et puis elle dit à présent que c’est un roman graphique, le terme lui semble plus honorable.

Voir le livre terminé n’a-t-il pas suffi à la faire changer d’avis sur la BD?

A vrai dire, j’étais très anxieuse du résultat, notamment parce que je ne voulais pas donner raison à Benoîte. Au fond, je crois qu’elle espérait que les gens disent «ce n’est que de la BD». Mais pour le moment, les premières réactions ne vont pas dans ce sens. A la sortie du livre, elle avait pratiquement honte de l’envoyer à son entourage, notamment à Boris Cyrulnik, qui est l’un de ses proches amis. Il se trouve qu’il l’a adoré et qu’il lui a écrit des commentaires dithyrambiques. Ça l’a presque vexée, parce que jamais il ne lui avait fait autant de compliments sur l’un de ses propres livres…

Dans cette bande dessinée, on sent des moments où vous vous retenez d’en montrer plus, notamment à propos de ses relations avec sa fille Constance.

Au fil de nos rencontres et de cette amitié, j’ai appris beaucoup de choses sur elle, sa famille, ses relations extraconjugales, mais je ne pouvais pas tout dire. Par pudeur, et par égard pour des personnes encore vivantes. Alors j’ai choisi, des fois, d’en rester à la suggestion, comme à propos de sa relation avec François Mitterrand. Benoîte a relu tout le livre avant sa parution, mais elle n’a rien censuré. Y compris lorsque des personnes de son entourage, ou elle-même, n’étaient pas présentés à leur avantage. Benoîte est quelqu’un de très franc, qui n’a vraiment pas la langue de bois.

Vos bios graphiques accordent toujours une part importante à l’enfance du personnage. Pensez-vous que tout se joue avant 10 ans?

Dans un livre de 300 pages, nous en consacrons en moyenne 100 à l’enfance. Un tiers, c’est vrai que c’est énorme. Mais je crois en effet que toutes les frustrations, les névroses, les envies, tout se noue à ce moment-là. Pour faire comprendre un destin, on commence par raconter objectivement ces événements qui, mis bout à bout, font qu’une personne devient ce qu’elle est. C’est dans l’enfance que naît la rage de s’en sortir, de se libérer de ses chaînes. Benoîte a eu une mère très dure, mais c’est aussi ce qui lui a donné la force de se battre.

Et vous, que diriez-vous de votre enfance pour expliquer ce que vous êtes devenue?

C’est très simple: ma mère était une grande lectrice de Benoîte Groult. Nous habitions un village alsacien, c’était comme une bulle, j’ai eu une enfance très préservée. A 15 ans, j’ai lu Ainsi soit-elle, et c’est comme si j’avais pris une enclume sur la tête. J’ai tout d’un coup compris que le monde n’était pas mon monde, et qu’il pouvait être terriblement violent.

Le dessin était un choix de carrière évident?

J’ai toujours eu une passion du dessin, et il se trouve que mes parents m’ont beaucoup encouragée, soutenue, entourée. C’est un privilège, je n’ai jamais eu à me battre pour faire ce que j’aimais. Et en même temps, comme auteur de bande dessinée, cette enfance sans aspérité a été mon plus grand malheur. Pensez à Marjane Satrapi, qui a raconté son enfance dans Persepolis… Un jour, j’ai pleuré en disant à ma mère que je ne ferais jamais une grande carrière parce qu’elle avait rendu ma vie trop facile, et que je n’avais rien à raconter…

D’habitude, vos livres sont édités chez Casterman. Celui-ci sort chez Grasset, une maison qui ne fait pas de bande dessinée. Comment ce contrat s’est-il conclu?

C’est mon agent, François Samuelson, qui a fait l’entremetteur. L’idée était de faire sortir la BD de son circuit habituel. Pourquoi ne pas la considérer comme une forme de littérature à part entière? Le projet a été très bien reçu chez Grasset.

Et pour cause, c’est une manière de créer une actualité autour de l’une de leurs grandes écrivaines. Finalement, tout le monde y gagne…

D’autant que la bande dessinée permet de faire connaître Benoîte à un public différent. Le titre, Ainsi soit..., est une allusion évidente aux écrits de Benoîte. Et une invitation à ceux qui ont aimé le personnage à s’intéresser à ses livres. Par ailleurs, avec cette sortie, j’ai affaire à des journalistes très différents, la promotion se fait par un tout autre circuit. Tout d’un coup, Le Figaro littéraire se met à parler d’une bande dessinée…

Pensez-vous qu’il faut se battre pour faire sortir la BD de son ghetto?

Je ne parlerais pas de combat. Mais il y a une conscience à faire prendre. Des livres comme Maus d’Art Spiegelman ou Persepolis de Marjane Satrapi ont largement ouvert la voie. Des dessinateurs comme Sfar ou Blain sont aujourd’hui reconnus pour leurs qualités de narrateurs et d’artistes. Mais il y a encore des barrières importantes. Récemment, dans un salon, je présentais cette BD au stand Grasset. Les gens trouvaient bizarre que cet éditeur classique se mette à faire des livres pour enfants! Ils prenaient le livre avec méfiance, se demandaient dans quel sens ça se lisait… Il faudra encore du temps pour que la reconnaissance soit complète.

Ainsi soit Benoîte Groult, Catel, Grasset, 336 p.

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