Dans la pénombre de la fin d’après-midi, Renato Häusler décrypte la nef. «Les piliers, vous voyez, sont de taille inégale. Pourtant, l’architecture reste extraordinairement équilibrée et modeste. On est loin d’une course à la hauteur.» Depuis plus de seize ans qu’il les veille, autant dire que le guet de la cathédrale connaît ces reliefs de pierre par cœur. Et c’est pour en dévoiler encore mieux la beauté qu’il s’apprête à l’habiller de musique… et d’une nuée de lumières. Celles, vacillantes et douces, de quelque 3700 bougies.

Des bocaux remplis de cire liquide, pour être précis, préparés par Renato Häusler lui-même en haut de son clocher et qui se nicheront, dès mercredi prochain, dans les moindres recoins du monument: du chœur à la tour-lanterne en passant par le transept, où toutes les colonnettes et piliers seront ceinturés de couronnes lumineuses évoquant un ciel étoilé.

L’éclat de la flamme, qui est un langage universel, révèle d’une tout autre manière les volumes d’un lieu qu’on pensait connaître

Renato Häusler, guet de la cathédrale de Lausanne

Pour la préparation et l’installation, compter une centaine d’heures. Un travail titanesque et le projet le plus colossal jamais entrepris par Renato Häusler depuis que celui-ci s’est converti en roi de la chandelle. Car depuis 2005, en plus d’annoncer religieusement l’heure, le guet est à la tête de Kalalumen, société spécialisée en illuminations à la bougie. Invité dans toute l’Europe, le Vaudois éclaire des édifices historiques et religieux, de grands jardins ou encore des scènes de théâtre de centaines de flammes.

Langage universel

Mais c’est bien à la cathédrale de Lausanne que l’idée lui est apparue un soir, alors qu’il se promenait dans la nef. «J’ai vu ma lanterne illuminer la pierre claire d’un pilier, ça m’a fait comme un flash.» Sans aucune expérience en scénographie, le guet ne tarde pourtant pas à concevoir sa première installation de bougies, couplée d’un concert, dans l’imposant monument. L’événement attire des milliers de curieux.

«J’ai compris que la symbiose entre la lumière et la musique créait une atmosphère particulièrement propice à l’écoute. Et l’éclat de la flamme, qui est un langage universel, révèle d’une tout autre manière les volumes d’un lieu qu’on pensait connaître.»

Après une tournée européenne dans des lieux symboliques de la Première Guerre mondiale l’an dernier, Renato Häusler revient dans son fief lausannois avec un nouveau projet ambitieux, Les Lumières de la cathédrale: au programme, un nombre record de bougies installées pour deux soirées musicales, qui verront mercredi et jeudi un chœur constitué spécialement pour l’occasion faire résonner la Petite Messe solennelle de Rossini sous la voûte gothique.

Sans se brûler

C’est à Julien Laloux, jeune chef de chœur et d’orchestre, qu’a été confié le volet musical. La mission l’a tout de suite enthousiasmé. «J’aime créer mes concerts comme des moments forts, hors du commun. Ici, le soin que j’apporte à la beauté du son, à la fusion des voix trouve son penchant visuel.»

Originalité, recherche de l’excellence aussi. Auditionnés par ses soins, 50 choristes expérimentés entonneront donc la Petite Messe, «porteuse autant pour les choristes que le public et qui alterne intimité et explosions de joie, faisant écho à l’architecture du lieu».

Si les interprètes se nourriront de la lumière chaleureuse et mystérieuse des chandelles, ils devront tout de même composer avec un petit challenge logistique: tourner les pages de leur partition, éclairée par trois lumignons, sans se brûler. «Dans mon cas, précise Julien Laloux, Renato a installé des miroirs grossissants de part et d’autre du lutrin, qui réfléchiront la lumière des bougies et m’aideront à y voir plus clair!»

Loin à la ronde

Réunir des acteurs locaux pour mettre en valeur un symbole de la ville, Nicolas Gyger, adjoint aux Affaires culturelles de l’Etat de Vaud, salue l’initiative. Le canton n’a d’ailleurs pas hésité à mettre à disposition la cathédrale et à offrir son soutien financier. «Nous avons de la chance d’avoir un guet autant motivé par l’amour qu’il porte à ce bâtiment.»

Et qui peut espérer le faire rayonner loin à la ronde. Car si l’événement risque d’intéresser avant tout les habitués du lieu, Nicolas Gyger n’exclut pas que les curieux se déplacent de plus loin pour le découvrir, ou le redécouvrir. Outre les concerts, des visites nocturnes gratuites seront d’ailleurs proposées le vendredi, afin qu’un large public puisse venir voir scintiller les bougies.

Un coup de projecteur qui pourrait devenir un rendez-vous, puisqu’il est prévu de reconduire l’événement chaque année, avec des propositions musicales et invités renouvelés. Renato Häusler, lui, ne manque en tout cas pas d’inspiration lumineuse. «La cathédrale, c’est du pain bénit! J’ai déjà deux scénarios en tête», sourit le guet, qui, pour éviter la surenchère de mèches, envisage aussi des atmosphères plus intimistes. La grande dame de Lausanne n’en a visiblement pas fini de briller.


Les Lumières de la cathédrale. Cathédrale de Lausanne. Du 13 au 15 février. Concert supplémentaire prévu le jeudi à 22h30. Réservations: Monbillet.ch