La Lune dans le caniveau. Jean-Jacques Beineix (1983). M6 Video. Bande originale: française (DD 2.0)

Il y a vingt ans. Le cinéaste Jean-Jacques Beineix accordait une interview à l'auteur de ces lignes pour un magazine artisanal à la brève existence. Il bataillait contre l'establishment du cinéma français, puis il disait: «C'est sûr, nous vivons une révolution artistique dans le cinéma. Je le dis: cette époque est et sera une époque de synthèse. C'est la synthèse de tous les arts visuels.»

Le réalisateur était alors auréolé du succès colossal de 37,2 le matin, qui suivait La Lune dans le caniveau ainsi que son premier long-métrage, Diva. Si celui-ci avait propulsé son créateur et son image instantanée de rebelle du cinéma français, La Lune dans le caniveau avait connu un cuisant échec populaire, renforçant dans la foulée le caractère de jeune maudit de son auteur.

Le film paraît désormais dans une collection d'éditions spéciales dévolue au cinéaste, qui comprend la plupart de ses films, hormis Diva. Un commentaire et un court-métrage sont proposés à titre de bonus, ainsi qu'un intéressant livret détaillant les principaux participants à cette aventure mouvementée, la conception du film. Cette offensive Beineix s'accompagne de la publication de son autobiographie, Les Chantiers de la gloire (Fayard) dans laquelle, logique avec lui-même, il règle notamment ses comptes avec ledit establishment.

La Lune dans le caniveau résume l'ambition de son créateur, dans sa grandeur comme sa fragilité. Le choix d'un roman tortueux de David Goodis. Un grand respect à l'égard de ce livre, qui sera toujours mis au crédit de Jean-Jacques Beineix. Une galerie de perdants magnifiques, ou pas, et de femmes fatales, ou peu. Une réalisation de studio flamboyante, mais dont les qualités d'alors font, parfois, les vilaines rides d'aujourd'hui.

Dans le caniveau, on trouve la sœur de Gérard (Gérard Depardieu), violée et assassinée. Chaque soir, ce grand homme pâle revient sur les lieux du crime. Le reste du temps, il se déchire entre son amante Bella (Victoria Abril) et la belle inconnue des quartiers riches, Loretta (Nastassja Kinski), qui vit dans un château à l'air de cathédrale hallucinée. En sus, Gérard prend peu à peu ses distances avec son frère Frank (Dominique Pinon), sa part d'ombre.

Chronique des docks, d'un amour impossible, de la fusion brisée entre un frère et une sœur, polar existentiel, film total: Jean-Jacques Beineix a voulu tout faire. Et embrasser tout le champ des possibles cinématographiques, avec l'aide, parfois trop assidue, de la Louma, cette caméra sur bras qui laissait augurer une nouvelle manière de filmer.

L'œuvre possède la générosité de son temps, et de son origine hors normes, avec son affection pour ses brutes, son amour pour ses garces, et sa démesure visuelle destinée à magnifier ce conte du caniveau ordinaire.

Le film accuse aussi son âge, c'est la cruelle leçon pour qui le revoit aujourd'hui. Du filmage léché à l'esthétique de clip, il n'y a parfois qu'un pas. Et cette narration traînante, par bribes, qui pourrait frapper par sa modernité, reste prisonnière de son époque. En somme, l'amertume poétique que distille cette Lune tourne à une nostalgie collante, un peu poisseuse, comme les coques des navires.

A l'apprenti journaliste transi, le cinéaste disait aussi: «Le cinéma est comme un château de sable face à une marée montante. La marée des images qui montent, les cinéastes qui tentent désespérément d'édifier des châteaux de sable... Des châteaux d'images.»