L'Abbatiale de Bellelay (BE) accueille chaque été une exposition d'envergure. Cette année, c'est au tour du travail de graveur de Catherine Bolle. De cette présentation en facettes multiples découle une harmonie toute particulière. Parce que ce bâtiment est un lieu de méditation, où le temps apparaît comme suspendu, ou pour le moins ralenti. Un lieu de sérénité, vaste, où la lumière pénètre avec générosité, baignant l'intérieur de sensations sans cesse changeantes mais tamisées. Et ces conditions conviennent parfaitement aux œuvres de Catherine Bolle.

Celles-ci, qu'elles soient estampes sur papier, peintures sur toile ou plexiglas gravés se présentant comme des sculptures, tentent en effet de dire l'écoulement inexorable mais magnifique du temps, la fluidité des événements aussi bien que des sens, l'entremêlement et la superposition des impressions. Elles expriment aussi les lents cheminements intérieurs, les réflexions ressassées, ou les mouvements qui se répètent, comme les rides d'eau qui se propagent en cercles concentriques. L'ombre des ondes (2000), par exemple, est un diptyque formé de deux états de la même gravure mais accolés en tête-bêche, qui joue astucieusement d'un dédoublement de courbes.

Certaines peintures sur lin, Ephémère Aquatique (I à IV), font penser aux grandes compositions avec nymphéas de Claude Monet, mais comme réduites à leurs structures. Catherine Bolle pratique une écriture très japonaise, qui se concentre dans quelques traits noirs posés vivement. Une vivacité utilisée pour capter l'instant fugitif, pour l'immobiliser, puis donner l'impression de le laisser s'écouler en un lent mouvement de flux et reflux. L'artiste a d'ailleurs disposé sa grande sculpture intitulée Sens et Non-Sens I ou le fleuve sans source ni estuaire (2001) (voir photo) au cœur de son dispositif, et dans l'axe de la nef.

Cette sculpture est formée de 12 panneaux en plexiglas, chacun incurvé en arc. Ce sont des plaques épaisses d'environ un centimètre, gravées et teintées des deux côtés. Elles sont rayées, griffées ou poncées, enduites d'encre bleutée ou laissées telles quelles, opaques, tranchant avec la transparence du support. Ces plaques forment une longue ondulation et leurs dessins semblent se propager dans l'espace et revenir sur eux-mêmes comme le ressac. Comme s'il y avait profit à moudre sans cesse le même grain. On retrouve ce mouvement de redite, d'épuisement, dans d'autres œuvres. Mais sans que jamais cela ne débouche sur de vaines répétitions ou un enfermement inéluctable.

Et si quelques-unes des compositions de la série Les liens – évoquant d'ailleurs des intérieurs de cathédrale – ressemblent à des espaces architecturaux fermés, ces gravures présentent des volumes ouvrant sur des dimensions infinies. Par la profondeur qu'elles recèlent et les infiltrations de lumières latérales qu'elles semblent emmagasiner. Chaque œuvre, en fait, est une manière de remettre l'ouvrage du graveur sur le métier. Catherine Bolle multiplie les effets d'encrage et de nuances en superposant des plaques transparentes et des fonds métalliques qui agissent comme des miroirs. Mais ce qui intéresse surtout le graveur, c'est la manière de conduire une trace, de façonner une empreinte et d'en recueillir la forme sur le papier.

L'enjeu est de s'affranchir des lignes dûment menées et entrecroisées, telles que la tradition les a forgées, et de faire preuve de souplesse et de liberté dans l'écriture. Mais il serait faux de croire que ce n'est qu'affaire de spontanéité. Jour après jour, Catherine Bolle tient son Journal Gravé, et ce depuis 1989. Et les quelques feuilles récentes qu'elle présente ici montrent à l'envi que la plus grande liberté et la plus grande souplesse naissent de gestes sans cesse repris.

Catherine Bolle. Abbatiale de Bellelay. Tlj: 10-12h et 14-18h. Jusqu'au 2 sept.