Il suffit de regarder à travers un microscope pour que des mondes insoupçonnés se révèlent à vous. Une poussière prend des allures de météorite et un acarien devient un guerrier inquiétant et surréaliste. Catherine Bolle, elle, a placé sous sa loupe des grains de pollen et y a vu des formes, des forces et des paysages échevelés.

Ces graines infimes renferment en effet une puissance incroyable, libèrent de la matière vivante, mais aussi des évocations beaucoup plus archaïques. La dendrochronologie n'est-elle pas un moyen de remonter l'histoire par l'observation de présences végétales anciennes? Cette fonction double d'éclosion immédiate et de traversée du temps enfermée dans le grain de pollen, l'artiste pulliérane l'avait déjà mise en avant à l'occasion d'un travail d'intégration architecturale pour le Musée d'archéologie de Neuchâtel, son canton d'origine. Un séjour à Paris et la fréquentation du Jardin des Plantes de cette ville ont relancé cet intérêt, déclenchant des efflorescences multiples.

Prolifération de moyens – près de 70 travaux présentés – et de notions. Comme l'écrit Jocelyne François dans un texte, Au risque des formes vivantes, publié dans la plaquette réalisée à l'occasion de cette exposition à Lausanne: «D'immenses gravures sur lin, des stèles de verre acrylique gravé, des colonnes colorées et gravées de verre acrylique, [de petits cadrans solaires], des peintures sur papier de Chine [et sur papier braille], des temperas et encre sur lin de grand format vont célébrer la surabondance de tout ce que cette artiste intrépide ressent comme des signes de liens entre toutes les catégories d'être…»

Ces signes s'ouvrent comme des coques béantes, s'effilochent comme des traînées polliniques emportées par la brise ou brassées par les flots. Ces œuvres sentent le vent, l'eau, le feu. Devant une fenêtre, le soleil traverse une plaque transparente étalonnée pour marquer les heures: toujours l'épaisseur du temps et sa fugacité.

Outre d'avoir exprimé cette légèreté mais aussi cette densité impalpable de manière très scripturale, Catherine Bolle la matérialise par les moyens utilisés. Par l'emploi de la tempera, peinture à l'œuf qui se caractérise par sa finesse, sa transparence, mais aussi par sa très grande affirmation. Par des impressions sur toile qui suggèrent une sorte d'immatérialité et de mystère. Par la fluidité d'encres exprimant la puissance, l'opacité du diaphane; par l'aspect cristallin du verre acrylique, bien sûr, qui met les motifs en suspension dans l'espace. L'artiste a profité de cylindres en ce matériau pour exécuter des sculptures.

En graveuse expérimentée, elle l'avait utilisé en plaque (en substitution du cuivre) pour tirer des estampes. Puis cet intermédiaire est devenu le support même de l'expression. On peut le marquer sur ses deux flancs et multiplier les plans. Ainsi, deux plaques donnent quatre faces et autant de possibilités d'éléments échelonnés dans la profondeur. Mais il suffit aussi d'en graver une seule, juste en l'effleurant, pour engendrer des visions d'ombres portées fascinantes. Evocations d'atmosphères plus diaphanes, intimes, de lumières tamisées, telles qu'en répandent les jardins secrets, à l'abri de futaies. Et des tracés, qui émouvaient jusqu'ici surtout par la vigueur de leurs éclats, se reçoivent désormais comme autant d'entrelacs infiniment plus énigmatiques. Mais qu'importe! Catherine Bolle n'a-t-elle pas utilisé des feuilles imprimées en braille? Or que comprenons-nous à ce langage? C'est bien là le sous-entendu et le parallèle: il n'y a pas forcément besoin de savoir décrypter l'art contemporain, pourvu qu'on sache s'abandonner, s'ouvrir et s'enrichir au contact des sensations les plus diverses.

«Opale, pollen et ombres» de Catherine Bolle. Galerie Alice Pauli (rue du Port-Franc 9, Lausanne, tél. 021/312 87 62). Ma-ve 9 h-12 h 30 et 14 h-18 h 30, sa 10 h-12 h 30 et 14 h-17 h 30. Jusqu'au 16 octobre.