Récit. Catherine Millet. Jour de souffrance. Flammarion, 267 p.

Quand ils sont exécutés devant un miroir, ce qui est généralement le cas, les autoportraits de peintres ont quelque chose d'impudique et de déroutant parce que tout semble suspendu au regard, planté en lui-même, qui ne s'adresse pas au témoin indiscret d'une scène dont il est absent. En France, Catherine Millet est critique d'art influent. Elle dirige la revue Art Press. Elle a publié en 2001 un livre qui a obtenu un succès international, La Vie sexuelle de Catherine M (Seuil, Fiction & Cie). Elle revient cette année, chez un autre éditeur, avec Jour de souffrance, une confession en forme de rêverie mémorielle, où elle raconte la «crise», c'est-à-dire la jalousie qui l'a dévorée à cause de Jacques Henric, son compagnon, et de ses aventures avec les femmes.

«Comment avez-vous fait avec la jalousie?» C'est la question, paraît-il, qu'on lui posait après la sortie de La Vie sexuelle de Catherine M. Elle y répond sans y répondre, car on comprend rapidement que l'un et l'autre, la jalousie et le libertinage, opèrent à deux endroits différents de l'être. «Mais voici, dit-elle à la fin de Jour de souffrance, que j'envisageai sérieusement cette chose: écrire une autobiographie qui ne tiendrait compte que de ma vie sexuelle.» Et plus loin: «J'écris maintenant un nouveau livre autobiographique, imaginé d'ailleurs très tôt après la publication du premier, prolongement nécessaire que je n'avais pas prémédité.»

Pour parler de l'écriture, Catherine Millet se réfère plusieurs fois aux arts plastiques, à l'usage des couleurs qui permet de renforcer ou d'atténuer une teinte, de donner à l'ensemble sa cohérence visuelle; ou aux sculptures de Picasso dont elle dit qu'elles «sont bien faites de vides autant que de pleins». Ces vides, c'est ce que l'auteur ne sait plus ou ne veut pas faire savoir. Il y a chez Catherine Millet une vraie technique de composition. La jalousie prend forme par bribes, par contagion entre les indices dont la signification grandit au cours des rêveries solitaires, des fantaisies onanistes. Ceux qui se sont précipités sur le premier volet de cette autobiographie pour sa pornographie chic (un malentendu sans doute aux yeux de l'auteur) risquent d'être déçus par celui-ci. L'humidité y est peu fiévreuse, et l'histoire banale.

Chez Catherine Millet, tout est espace - en cela elle est clairement du monde des arts plastiques - et le rapprochement de ses deux livres complémentaires fait d'elle un portrait corrigé, celui d'une midinette vitaminée qui sombre face à ses contradictions et met longtemps à guérir. On lui souhaite tout le bonheur possible. Jour de souffrance souffre cependant du même travers que son alter ego, un travers plus fréquent dans les arts plastiques que dans la littérature, celui de la performance. Catherine Millet est aussi hyper-triste dans le second qu'elle était hyper-sexuelle dans le premier. C'est le règne du contraste en noir et blanc qui se transforme en grisaille, une technique efficace en peinture mais lassante en écriture.