Il était né avec le siècle. C'était un monument littéraire, entré de son vivant dans la prestigieuse Pléiade. Sa gloire, il la considérait pourtant avec une certaine ironie: allergique aux flagorneries, Julien Green n'aimait guère plastronner sous les projecteurs. Catholique, familier des ombres et de la solitude, l'auteur de Léviathan et d'un Journal proliférant est toujours resté un marginal, un frontalier, un discret dissident que la République des Lettres n'a pourtant cessé d'encenser, malgré lui. En l'élisant en 1971 à l'Académie française, par exemple, au fauteuil de François Mauriac – il en démissionnera en 1966, craignant que la Coupole ne devienne un étouffoir…

Citoyen américain et écrivain français, Julien Green naît à Paris le 6 septembre 1900 de parents originaires des Etats-Unis mais exilés en France à la suite de revers de fortune. L'enfant grandit entre deux langues, entre deux cultures. Il reçoit une éducation protestante extrêmement sévère, et se convertit au catholicisme à 15 ans: la question religieuse ne cessera plus de le tarauder. Après la mort de sa mère, il songe à entrer dans un monastère bénédictin de l'île de Wight; mais la guerre va chambouler ses projets: en novembre 1918, il s'engage dans les rangs de l'armée française. Il n'aura pas le temps de se battre. Son vrai combat sera spirituel et littéraire. Afin d'affronter les démons de la vie intérieure.

Au lendemain de la guerre, Julien Green traverse l'Atlantique. Il étudie à l'Université de Virginie, passe trois ans dans le Deep South – la patrie de Faulkner, qui l'inspire – rédige son premier texte en anglais et revient à Paris où, en 1924, il publie un terrible Pamphlet contre les catholiques de France. «Tout catholicisme est suspect, écrit-il, s'il ne dérange pas la vie de celui qui le pratique, s'il ne l'accable pas, s'il ne fait pas de sa vie une passion renouvelée chaque jour, s'il n'est pas difficile et odieux à la chair, s'il n'est pas insupportable.»

Cette phrase éclairera toute l'œuvre de Green, héritier de Dostoïevski et des grands mystiques. Entre les deux guerres, il passera du roman à l'essai et aux confidences autobiographiques. En 1929, son Léviathan est salué comme un chef-d'œuvre: peinture impitoyable des noirceurs et des abîmes de la condition humaine… Démesure et folie, reflets grimaçants de notre société, violence, désespoir, tout cela se mêle dans les premiers récits d'un auteur bientôt célébré par Bernanos et Brasillach. Ces personnages sont hantés par la mort, la solitude. «Mes romans, dira-t-il, ce sont mes rêves.» Plutôt des cauchemars… Après la publication de L'Autre sommeil, d'Epaves, des Clés de la Mort, Green projette d'écrire les Pays lointains – il reprendra le sujet cinquante ans plus tard – et se tourne vers le spiritualisme oriental: c'est désormais le monde invisible qui l'interpelle, le clair-obscur de l'âme, ses jachères de la conscience qu'il explore dans son interminable Journal, dont le premier tome paraît en 1938.

Après s'être éloigné de la religion à la fin des années 20, Green y revient à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Avec toujours autant d'inquiétude, de doute, de déchirements. Pendant cette guerre, il retourne aux Etats-Unis donne des conférences, traduit Péguy. Il rentre à Paris en septembre 1945 et, cinq ans plus tard, signe un autre classique, Moïra: confession d'un maudit tiraillé entre le bien et le mal, le diable et le Bon Dieu…

Les titres ne cesseront plus de défiler. Avec une parenthèse vers le théâtre – Sud, monté par Louis Jouvet en 1953. Dans Le Malfaiteur, Green parle de l'homosexualité, puis, dans Chaque homme dans sa nuit, il atteindra peut-être le sommet de sa maestria: l'œuvre se laisse désormais transcender par la lumière, la grâce, l'apaisement. Même si les fantômes rôdent toujours dans les marges, sous le regard de saint François d'Assise auquel il consacre un très beau livre: Frère François, en 1983.

Désormais installé avec son fils adoptif dans un appartement cossu de la rue Vaneau, à Paris, Green travaille de plus en plus. Essais, correspondances, romans, réflexions… Au total, huit volumes de la Pléiade! Et, toujours, la même modestie, la même élégance, la même rage de défricher la terra incognita de l'âme, le même bonheur d'écrire. Un auteur heureux, Julien Green? Réconcilié, en tout cas, avec ses démons. A la suite de sa disparition, c'est la légende de notre siècle qui tourne une page: un géant vient de s'envoler.