Charles Darwin n'avait sûrement pas prévu ça. Bien sûr, sa théorie de la vie, avec ses mécanismes de sélection naturelle et de survie du plus fort, n'avait déjà pas grand-chose à voir avec le gentil petit monde de Winnie l'ourson. Mais, au moins, elle allait dans le sens d'une évolution supposée positive. Aurait-il pour autant voulu qu'elle s'applique telle quelle aux humains? Certes non. C'est pourtant ce que la globalisation néolibérale est en train d'accomplir. Alors, soit on ferme les yeux sur les dégâts collatéraux et on se rassure avec l'idée d'une croissance bénéfique à l'ensemble, soit au contraire on y regarde de plus près et on se met à douter. Comme Hubert Sauper, auteur de ce qui restera certainement comme le documentaire de l'année (lire interview dans Le Temps du 14.03.2005).

Guerre et misère

Quel lien entre la pêche industrielle sur les côtes tanzaniennes du lac Victoria et les guerres «tribales» au Rwanda, en Angola ou au Liberia? Apparemment aucun. Et pourtant… En restant le temps nécessaire dans la région, le cinéaste autrichien s'est donné pour tâche de remplir les trous par des images. Et sa démonstration donne froid dans le dos.

Au début, le film n'a l'air de rien. Image vidéo médiocre, sujets disparates et bribes d'entretiens: on se demande s'il va vraiment décoller, à l'image de ces vieux avions-cargos chargés de perches du Nil à destination de l'Europe. Mais, petit à petit, comme dans un puzzle, chaque pièce trouve sa place: poisson, industriels, pilotes russes, prostituées, pêcheurs, orphelins du sida, prêtre catholique, fonctionnaires et armes. On découvre comment la misérable population locale vit sur le rebut de cette industrie tandis que le gros poisson si rentable, introduit dans le lac à titre d'expérience, est en train d'y éradiquer toute forme de vie. Comment le commerce Nord-Sud entretient cyniquement la guerre en Afrique. Et surtout, comment chacun s'arrange avec sa conscience, sans trop (ou suffisamment?) se poser de questions.

Phénomène vaste

Réalisé dans des conditions inimaginables, Le Cauchemar de Darwin procède du meilleur journalisme d'investigation, tout en faisant preuve d'une qualité de regard et d'un sens de la construction rares. Plus encore qu'à Michael Moore, on pense à Marcel Ophüls, à sa manière de ne pas lâcher son os avant d'avoir saisi le moment révélateur (ah, ce gardien de nuit si calme et si sage, mais qui n'attend en fait qu'une bonne guerre pour sortir de sa routine!)

Qu'y faire? On pourra toujours boycotter la perche du Nil à la Migros du coin, voire envoyer des pétitions au gouvernement tanzanien ou même adopter un orphelin. Mais, bien sûr, le film n'illustre qu'un exemple d'un phénomène beaucoup plus vaste. Car c'est tout le Sud qu'on assassine, et la nature avec, sans se demander si cela n'équivaut pas à long terme à un suicide. Un cauchemar? Sûr, mais qui vaut bien deux heures de nos vies, ne serait-ce que pour ne pas mourir idiot.

Le Cauchemar de Darwin (Darwin's Nightmare), documentaire de Hubert Sauper (France/Autriche/Belgique 2004).