Sur son portable, un message affirme qu'il se trouve à Mexico City. En fait, on l'attrape en TGV entre Paris et Aix-en-Provence, où il va présenter son film lors d'une soirée Attac-Greenpeace. Le lendemain, il aura trouvé le temps de faire un petit saut par Fribourg avant de finir la journée Dieu sait où. Né en 1966 dans un village du Tyrol, Hubert Sauper est devenu un vrai globe-trotter. C'est d'Afrique, de Tanzanie, qu'il a ramené Le Cauchemar de Darwin, après quatre années de travail, un film documentaire que tout le monde s'arrache. Pourquoi? Il est l'un des rares à être parvenus à donner un visage à la globalisation néolibérale, phénomène souvent supposé trop complexe pour l'entendement. Difficile de trouver plus parlant que cette démonstration à base de poisson du lac Victoria, de prêts de la Banque mondiale, d'industriels enrichis grâce à l'exportation, de pêcheurs affamés et décimés par le sida, et d'avions-cargos russes qui ramènent en Afrique du matériel de guerre.

Le Temps: Votre film se déroule comme une enquête. S'est-il vraiment fait au fur et à mesure que vous découvriez des choses?

Hubert Sauper: Non. J'avais découvert les problèmes de la région des Grands Lacs en 1997 à l'occasion de Kisangani Diary – Loin du Rwanda, un film sur les réfugiés tourné au Congo dans un contexte de guerre et, soit dit en passant, dix fois plus dur que celui-ci. C'est à ce moment que j'ai fait la connaissance de ces pilotes russes, des mercenaires prêts à transporter tout et n'importe quoi, poisson, armes ou aide humanitaire, peu importe du moment que c'est payé. Après, j'ai cherché durant des années une manière de raconter la complexité de la situation que j'avais découverte. Une autre difficulté est de filmer les choses telles qu'on les a vues une première fois sans caméra. Enfin, au moment du tournage, on en apprend toujours plus: par exemple que les enfants qu'on voit traîner dans les rues sont des orphelins du sida, qu'il s'agit justement d'enfants de pêcheurs et qu'ils se droguent avec les emballages de l'usine locale… A l'arrivée, il s'agissait de montrer comment tout est lié, même nous, puisque tout ça provient du commerce Nord-Sud.

– L'introduction dans le lac Victoria de la perche du Nil, poisson au rendement faramineux, est en train d'aboutir à un désastre écologique qui va sans doute tuer toute l'industrie de la pêche. Les entrepreneurs sont-ils vraiment aussi inconscients que vous les montrez?

– Ils sont parfaitement conscients, mais ils s'en fichent! Celui qui s'exprime dans le film m'a, par exemple, expliqué qu'après il a déjà prévu d'investir ses profits dans le coton. Rien ne le retient dans la région. C'est la logique du capital dans toute sa splendeur. Dans la séquence de la conférence nationale sur l'environnement, celui qui prend la parole pour dénoncer qu'on noircit le tableau est en fait le directeur de l'institut de recherches sur la santé du lac. Comment cela se fait-il? Par des cadeaux, il est devenu actionnaire des usines. Il vit donc d'un petit salaire du gouvernement et d'un gros salaire payé par les industriels contre l'assurance qu'on ne les embêtera pas.

– Et si on vous accusait, vous, de noircir le tableau en ne montrant qu'une partie de la réalité, que répondriez-vous?

– Que je ne suis pas intéressé à filmer des couchers de soleil sur le lac Victoria, les jolies gazelles de la région ou des villageois qui chantent et dansent à un mariage. Cela existe aussi, bien sûr, mais il y en a déjà bien assez qui s'en chargent. Mon film n'affirme pas: «Regardez, c'est ça l'Afrique!» Il traduit mon regard sur une problématique plus large qui me préoccupe. Après ce travail, je suis d'ailleurs de plus en plus convaincu qu'une bonne part de la réalité n'est pas visible. Qu'on ne peut espérer révéler qu'un petit morceau d'un ensemble inimaginable. Comment montrer qu'il aura suffi que quelques grands professionnels, dans leurs bureaux en Europe, décident d'investir dans l'industrie de la pêche pour tout déclencher? Comment dire que, partout où une importante ressource naturelle est découverte, les habitants sombrent dans la misère? Je me compare parfois à un médecin radiologue qui fournit à un malade l'image nécessaire pour comprendre ce que, au fond, il sait déjà. Ce n'est pas par pessimisme, mais il suscite le passage d'un savoir confus à une véritable prise de conscience.

– A propos de conscience, vous semblez traquer celle de vos personnages, un peu comme le fait Marcel Ophüls dans ses documentaires…

– Je connais mal son travail, mais je préfère ça à la comparaison avec Michael Moore, que je trouve trop superficiel. J'approche chaque personne comme une énigme. Il m'a fallu deux ans pour obtenir l'aveu d'un de ces pilotes russes. Lui-même est un perdant de la globalisation. Cette interview peut lui coûter son job. C'est dire si l'éthique et ma propre conscience sont en jeu à chaque instant.

– Comme spectateur, on finit par se demander que faire pour stopper cette horreur…

– Je n'ai pas la réponse. Je ne veux pas devenir un gourou. Mon travail est de faire réfléchir, de rendre conscient que tout est lié, que nos actions ont des conséquences, que des gens meurent à l'autre bout de la chaîne et que ces injustices représentent un danger pour nous tous. J'espère juste rendre les gens un peu plus responsables.

Le Cauchemar de Darwin, d'Hubert Sauper. Sur les écrans romands dès le 23 mars.