C'est une fiction? Un documentaire? Un film? Tous les doutes sont permis, et pourtant, Tarnation (lisez «damnation éternelle») étonne, invite à penser, séduit ou fâche comme peu de choses vues récemment sur un écran. Serait-ce l'avènement au cinéma de l'autofiction, plaie littéraire déjà bien installée?Bien sûr, avec ses home movies tournés entre l'âge de 11 et 31 ans, Jonathan Caouette partait avec une longueur d'avance. Mais encore fallait-il leur trouver une forme qui puisse intéresser quelqu'un. Mission accomplie avec un incroyable collage qui paraît convoquer, ou plutôt remixer, tout le cinéma undergroud/indépendant made in USA.

De Sundance à Cannes,

le film fait un tabac

Avec un premier montage produit pour 200 dollars sur son ordinateur, le jeune blanc-bec capte l'attention de John Cameron Mitchell (Hedwig and the Angry Inch) puis de Gus Van Sant, qui lui fournissent le coup de pouce nécessaire pour se payer droits musicaux, copies 35 mm et aller dans les festivals où, de Sundance à Cannes, son film fait un tabac. Bien sûr, la gay connection aura joué dans cette success story. Mais le film ne serait pas arrivé jusque chez nous (pas dans les multiplexes, bien sûr, mais au Bio 72 de Genève-Carouge et au Zinéma de Lausanne) sans des qualités bien réelles.

Une histoire édifiante

D'abord, l'histoire de Caouette est édifiante. Racontée en flash-back à la troisième personne, elle relate un cas exemplaire de résilience, dans laquelle le fils d'une famille texane gravement dysfonctionnelle parvient à s'en sortir grâce à son homosexualité et au cinéma. Tout remonte à une mère qui, d'un mannequin enfant à une beauté hippie fanée, aura connu un déclin dramatique ponctué d'accidents, d'accès psychotiques, d'électrochocs, d'abandons, de viols et d'overdose au lithium. Une mère que le jeune Jonathan adore et à laquelle il s'identifie d'autant plus qu'il a été élevé par ses grands-parents après avoir lui-même subi quelques traumatismes graves.

Ensuite, la forme intrigue constamment. Alors que le cinéaste-cinéphile cite plutôt un certain cinéma fantastique (Rosemary's Baby), ringard (The Best Little Whorehouse in Texas) ou «malade» (Blue Velvet) dans le plus pur esprit camp, sa pratique l'amènerait plutôt du côté d'Andy Warhol, de Stan Brakhage ou de John Cassavetes. Une mise à distance au moyen d'intertitres et de musiques ininterrompues, un mélange de scènes prises sur le vif et d'autres jouées, sans oublier maladresses et ellipses volontaires ou non achèvent de rendre le résultat aussi exaspérant que fascinant. En une heure et demie d'autofiction, ce sont 50 ans de (contre-) culture américaine qui auront ainsi défilé devant nos yeux ébahis!

Tarnation, de Jonathan Caouette (USA 2004).