Futur antérieur

La cause animale comme reflet des souffrances infligées aux hommes

A l’heure où la défense des animaux rassemble toujours plus d’adeptes, est-il encore légitime d’opposer cette cause à celle des droits humains, en arguant que la seconde est prioritaire? Voltaire soutient, à travers un dialogue bestial et éloquent, que cette opposition est irrecevable

Difficile de savoir quelle importance accorder au problème de la souffrance animale dans le monde d’aujourd’hui. L’énergie dépensée par les militants de la cause des bêtes a quelque chose de dérisoire face à la multitude de défis qui sont ceux du deuxième millénaire, dont certains remettent en question la survie du genre humain. Est-ce vraiment le moment de se demander comment faire passer le homard de vie à trépas en lui causant le minimum de désagrément, comme l’a préconisé une récente ordonnance fédérale?

Mais la préoccupation ne semble peut-être frivole que parce qu’on ne la prend pas assez au sérieux. La tentation est toujours grande d’opposer les intérêts de l’homme et ceux des animaux en matière de droits, comme si la défense des seconds risquait toujours de se retourner contre les premiers et de les léser. L’antispécisme, qui veut lutter contre les discriminations d’espèces, ne serait au fond rien d’autre qu’un antihumanisme. Preuve en seraient ces «dérapages» qui régulièrement mettent nos abattoirs sur le même plan que les camps d’extermination.

Végétarien convaincu

Pourtant, un bref regard en arrière suffit à montrer que le développement de la notion d’humanité est souvent allé de pair avec une prise en compte de ce qui unit celle-ci à l’animal. Les droits des bêtes trouvent ainsi des partisans chez les défenseurs les plus acharnés de ceux des hommes. Voltaire par exemple, qui était un végétarien convaincu. Dans un court dialogue faussement léger, il met à nu les contradictions de l’humanité face au genre animal, qui lui renvoient une image d’elle-même fort trouble. Un chapon révèle à une poularde, en termes crus, quel sort monstrueux leur est réservé: après les avoir castrés (pour lui) ou leur avoir enlevé l’utérus (pour elle), on les fera engraisser dans l’attente de les cuire et de les manger. Face aux cris effrayés de sa compagne, l’animal lui raconte pour la consoler que les hommes ne se traitent guère mieux entre eux. Il y a pourtant des régions du monde, a-t-il entendu dire, où l’on respecte les bêtes et refuse de goûter à leur chair.

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C’est aussi ce que des philosophes anciens ont préconisé, en voyant en elles des créatures aussi respectables que l’homme, puisqu’elles sont douées comme lui de pensée et de sentiments. Mais la religion – chrétienne en l’occurrence – a décrété l’impiété de qui pense ainsi et elle a laissé les hommes s’appuyer sur son autorité pour donner libre cours à leur gourmandise. Ce n’est pas qu’ils ne sentent pas parfois que cette pratique les met en contradiction avec leurs principes. Mais ils préfèrent alors se mentir à eux-mêmes en inventant toutes sortes de prétextes pour les contourner et garder leur bonne conscience.

Violences révélatrices

Le dialogue des deux volailles est soudain interrompu par l’arrivée du cuisinier armé d’un couteau, qui leur laisse à peine le temps de se dire adieu avant d’être séparées à jamais. L’humanisation de l’animal aura donc mis en évidence l’inhumanité de l’homme. Mais ce n’est pas sa seule raison d’être, comme on pourrait le croire a priori.

Le point de vue de Voltaire a ceci d’original qu’il suit une double optique: l’écrivain dénonce avec autant de force les violences que l’être humain inflige aux animaux que celles qu’il inflige à ses semblables. Les unes servent de révélateur aux autres, sans qu’aucune des deux ne soit gratifiée d’un statut supérieur. Ne relèvent-elles pas en effet de la même logique? Les abus se cachent là où nos habitudes nous empêchent de les voir, y compris lorsqu’on y pense le moins, comme devant un bon repas. Le texte se conclut sans offrir de réponse: la condition cruelle des animaux ne trouve nulle perspective de répit. A moins qu’en apparaissant aussi absurde que celle des hommes, on puisse espérer qu’elle soit également susceptible d’amélioration. Il n’y a donc pas de quoi sourire en pensant au homard. Son destin nous parle aussi de nous-mêmes.

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Extrait

«LA POULARDE: Nous manger! ah, les monstres!

LE CHAPON: C’est leur coutume; ils nous mettent en prison pendant quelques jours, nous font avaler une pâtée dont ils ont le secret, nous crèvent les yeux pour que nous n’ayons point de distraction; enfin, le jour de la fête étant venu, ils nous arrachent les plumes, nous coupent la gorge, et nous font rôtir. On nous apporte devant eux dans une large pièce d’argent; chacun dit de nous ce qu’il pense; on fait notre oraison funèbre: l’un dit que nous sentons la noisette; l’autre vante notre chair succulente; on loue nos cuisses, nos bras, notre croupion; et voilà notre histoire dans ce bas monde finie pour jamais.

LA POULARDE: Quels abominables coquins! je suis prête à m’évanouir. Quoi! on m’arrachera les yeux! on me coupera le cou! je serai rôtie et mangée! Ces scélérats n’ont donc point de remords?»

(Voltaire, «Dialogue du chapon et de la poularde», 1763)

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