«En fait, en Suisse, je vois même pas la différence avec ou sans confinement. Un samedi normal à Genève, ils laissent les clubs ouvrir jusqu’à 20h!» C’était lundi sur la scène du Caustic Comedy Club, haut lieu du stand-up à Carouge. Sous la voûte de pierres qui surplombe la petite scène, Wary Nichen, jeune humoriste et habitué des lieux, enchaîne les blagues sur le Coronavirus. La salle genevoise, comme toutes les autres, n’a pas encore rouvert ses portes. Le public, alors? Dix tablettes accrochées sur deux rangées de chaises, où s’affichent autant de visages hilares et rétro-éclairés.

Si depuis le début du confinement, les humoristes se sont passablement exportés en ligne, via capsules vidéo ou Instagram live, le show en condition réelle avec spectateurs virtuels, c’était une première.

«Cela faisait une petite année déjà qu’on réfléchissait à filmer nos spectacles pour que les gens puissent les regarder chez eux lorsque la salle affiche complet, ce qui arrive régulièrement. Le Covid-19 a en quelque sorte accéléré le processus», détaille Emilie Chapelle, co-directrice du Caustic avec Olivia Gardet.

Après un brainstorming avec les humoristes ainsi que leur partenaire, l’équipe d’Alpenprod (fondatrice des restaurants The Hamburger Fondation et de l’espace pop-up estival la Bronzette), l’idée germe de recréer, au plus près, les conditions d’un vrai spectacle. Histoire de mettre les artistes en situation et permettre un semblant d’interaction.

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Outre Wary Nichen, l’expérience a titillé deux autres humoristes genevois, Bruno Peki et Alexandre Kominek. Chacun a été chargé de sélectionner par tirage au sort, sur ses réseaux sociaux, dix élus. Du 11 au 13 mai, ce sont eux qui assisteront via tablettes et en primeur, à leurs sketchs. Car les 15 minutes de stand-up, enregistrées en milieu de journée, seront également capturées par des caméras pour être diffusées, le soir venu, sous forme de YouTube Live léché. «Même pour la Coupe du Monde, il n’y a pas autant de réalisateurs derrière les écrans», rigole Wary Nichen.

«Bon compromis»

En réalité, Emilie Chapelle et Olivia ont dû tâtonner et relever quelques défis techniques: dégoter dix Ipads, où installer autant de comptes Zoom (pour que chaque visage apparaisse en grand sur l’écran) et surtout, assurer une connexion Internet de première classe, histoire d’éviter un comique pixellisé ou des punchlines qui laguent.

Tout juste sorti de son tour de piste, lundi après-midi, Wary Nichen est agréablement surpris. «Il m’a fallu un petit temps d’adaptation, parce qu’avec la latence d’une ou deux secondes, les réactions ne sont pas instantanées. Mais le reste a bien fonctionné.» Celui qui avait déjà testé les live depuis la maison relève la plus-value de cette formule. «Evidemment, on est encore loin de l’expérience du spectacle vivant, mais c’est un bon compromis. On voit les sourires, les réactions des gens, et on a besoin d’elles pour rebondir.»

Chapeau virtuel

Et justement, elles se font entendre. Coincés dans leurs cadres numériques, les spectateurs et spectatrices du jour pouffent, applaudissent. «Chez lui, le public semble moins sous pression, plus détendu et du coup, étonnamment réactif!», constate Emilie Chapelle.

Une soixantaine de personnes ont suivi, lundi soir, le live de Wary Nichen. Une belle manière pour le Caustic de se rappeler au bon souvenir des Romands, mais aussi de lever des fonds: un chapeau virtuel a été créé, sous forme de lien Paypal, en faveur de l’association Hopiclown, dont la mission est d’apporter distraction et évasion aux malades. «Ils ont été très réactifs pendant la crise, en gardant le contact avec les patients par webcams. On s’y reconnaît», précise Emilie Chapelle. Qui n’exclut pas de reconduire l’expérience du live 2.0 à l’avenir. En tout cas jusqu’à ce que le club, fermé jusqu’à nouvel ordre, puisse à nouveau faire rire en chair et en os.


Spectacle virtuel du Caustic Comedy Club, sur YouTube. Bruno Peki, ma 12 à 20h05, et Alexandre Kominek, me 13 à 20h05.