Opéra

«Cavalleria rusticana» et «I Pagliacci» s’opposent à l’Opéra des Nations

Les deux mises en scène d'Emma Dante et Serena Sinigaglia révèlent des univers contraires

Tirer un fil rouge entre Cavalleria rusticana de Mascagni et I Pagliacci de Leoncavallo est la tentation de beaucoup de metteurs en scène. Ce qui relie les deux petits opéras, artificiellement programmés en binôme depuis 1895 au Met? Leur création à deux ans d’écart. Leur brièveté permettant de les rassembler sur une soirée. Leur style vériste qui se déploie sur des tensions et des lignes musicales proches. Leur proximité territoriale, en Italie du Sud. Enfin, la trahison, la jalousie et la vengeance comme parenté thématique.

D’un côté, un petit village sicilien à Pâques. De l’autre, une troupe ambulante en Calabre. Dans ces deux mondes ruraux, l’amour trahi et la mort.

Un été brûlant

Ce que Serena Sinigaglia propose, ce n’est pas un lien, c’est une rupture. Franche et nette. Car c’est à elle que revient le rapport entre les deux ouvrages, Cavalleria rusticana ayant déjà été présentée en 2015 à Bologne. La Milanaise s’appuie donc sur le travail de la Sicilienne pour construire une unité dans le spectacle. En l’occurrence, elle le déconstruit, à l’image de la transition à vue qu’elle réalise sur le prologue de Pagliacci.

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En évacuant la nuit, le vide et la religiosité pesante de la proposition d’Emma Dante, elle incendie le plateau. Hautes herbes sèches, quelques coquelicots, tréteaux et lumières d’été brûlant: le décor doré de Maria Spazzi plonge Pagliacci dans le feu et fait fondre la glace nocturne de Cavalleria.

Le poids de la religion

Pour ces deux univers aux antipodes l’un de l’autre, le traitement corporel fait lui aussi le grand écart. Il y a une distance, comme une ligne infranchissable entre les personnages de Cavalleria. Les corps s’empoignent mais ne semblent pas s’atteindre. L’éructation et la douleur des émotions restent maîtrisées, sous le regard de choreutes observant l’action derrières des voiles. Quant au poids écrasant de la religion (profusion de croix, Christ noir accablé sous son fardeau traversant à plusieurs reprises le plateau, Madone symbolisant la douleur maternelle), il alourdit çà et là une narration magnifiquement décorée par Carmine Maringola.

La vie éclate du côté de Pagliacci, où l’instinct se libère. Chaque geste vibre de sensualité et de brutalité. L’œuvre appelle un traitement physique. Mais le naturel de cette réalisation, inspirée de la commedia dell’arte, emporte les sens.

Virulence émotionnelle

En fosse, l’OSR est éclatant. Touffu, malléable, sanguin et affettuoso au-delà des notes, l’orchestre rassemble les deux partitions dans un seul geste musical. Alexander Joël accompagne la finesse de chaque pupitre et anime l’élan commun de manière spontanée autour de la virulence émotionnelle des œuvres. Une compacité saisissante, à laquelle la densité du chœur répond parfois trop puissamment pour l’acoustique de l’ODN.

La masculinité se voit bien représentée dans ce double spectacle tenu par deux femmes inspirantes

La distribution évolue de son côté sur la même crête élevée, avec des femmes de tempérament. Nino Machaidze (Nedda), couleurs sombres et vibrato large, rivalise de lyrisme avec Oksana Volkova (Santuzza au timbre caramel), devant Stefania Toczyska (Mamma Lucia digne) et Melody Louledjian (Lola «carmenesque»).

Chez les hommes, la brillance vocale de Roman Burdenko (Tonio et Alfio) et l’incarnation intense de Marcello Giordani (Turridu ardent) répondent au Pagliaccio argenté de Diego Torre, voix projetée loin, profération très théâtrale et timbre tranchant. Avec Migran Agadzhanyan (Beppe), Markus Werba (Silvio) et les deux villageois (Terige Sirolli et Rodrigo Garcia), la masculinité se voit bien représentée dans ce double spectacle tenu par deux femmes inspirantes.


Opéra des Nations, les 19, 21, 23, 25, 27, 29 mars. Rens: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

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