marché de l’art

La cave d’El Bulli sous le marteau

Il faut revenir presque vingt ans en arrière. A la fin des années 1990, un chef – Ferran Adria – fait énormément parler de lui, de sa cuisine et du restaurant dans lequel il œuvre, le légendaire El Bulli situé à Roses, sur la côte catalane de l’Espagne. L’homme est passé maître dans l’art de la gastronomie moléculaire

Il faut revenir presque vingt ans en arrière. A la fin des années 1990, un chef – Ferran Adria – fait énormément parler de lui, de sa cuisine et du restaurant dans lequel il œuvre, le légendaire El Bulli situé à Roses, sur la côte catalane de l’Espagne. L’homme est passé maître dans l’art de la gastronomie moléculaire.

Au début des années 2000, Ferran Adria accède au rang de superstar de la discipline, ultra-médiatisé et ultra-demandé, sacré à plusieurs reprises meilleur chef du monde. El Bulli – lui aussi récipiendaire de multiples titres honorifiques – reçoit chaque année près de 2,5 millions de demandes de réservations, alors qu’il n’est ouvert que six mois par an.

Malgré ce succès planétaire, le 30 juillet 2011, Ferran Adria décide de fermer l’établissement. Le maestro veut se concentrer sur sa cuisine, la faire évoluer et explorer de nouvelles voies gustatives. Puis partager les résultats de ses investigations au sein de la elBulliFoundation (une fondation installée dans les murs originels d’El Bulli), tout en nourrissant un autre projet, la Bullipedia, soit une encyclopédie.

«La vocation de la elBulliFoundation est double, explique Ferran Adria. Nous voulons en premier lieu préserver l’héritage d’El Bulli, c’est-à-dire aussi bien son espace physique que les découvertes culinaires que nous avons faites durant l’exploitation du restaurant. Ainsi, l’ancien établissement sera transformé en un lieu qui accueillera différentes activités – une exposition permanente, des manifestations ponctuelles, des colloques – pour montrer la richesse de la créativité en gastronomie. Avec la Bullipedia, nous voulons archiver toute l’histoire de la cuisine, des origines à nos jours, puis mettre à disposition des cuisiniers du monde entier ce savoir, sur Internet, pour les aider ainsi à développer leur art et affiner leurs recherches.»

C’est pour financer cette fondation et ce projet d’encyclopédie en ligne que Ferran Adria offre à l’encan l’intégralité de la cave d’El Bulli soit un total de 8807 bouteilles auxquelles viennent s’ajouter d’autres lots constitués de plusieurs objets ayant participé à la vie du restaurant, comme par exemple une veste de cuisine ayant été portée par le chef et signée de sa main (lots 7545 et 7546, estimation 1000 dollars).

Confiée à Sotheby’s, la vente se déroule en deux sessions, la première ayant eu lieu à Hongkong le 3 avril (518 lots, dont 73 objets issus du service et de la cuisine du restaurant) et la seconde prenant place le 26 avril prochain à New York (625 lots, dont 81 objets issus pareillement du service et de la cuisine du restaurant). Des lots aux estimations variées – de 150 dollars pour la plus basse à 40 000 dollars pour la plus élevée –, capables d’intéresser un très vaste public d’acheteurs.

A noter parmi les pièces de choix: le lot 6015 soit 3 bouteilles de grand cru Romanée Conti 1990 (estimation: entre 32 500 et 47 500 dollars) ou le lot 6227 soit 6 magnums de Château Latour 2005 (Pauillac, 1er Cru Classé, entre 7000 et 10 000 dollars). Sans oublier le clou de la vente, double pour satisfaire aussi bien les acheteurs à Hongkong que ceux à New York: un dîner pour 4 en compagnie de Ferran Adria lui-même dans un restaurant de tapas de Barcelone (lots 6518 et 7625, estimation 5000 dollars). Lors de la vente asiatique du 3 avril, ce lot fut adjugé pour 28 269 dollars.

Ce qui frappe avec cette double enchère, c’est la stratégie de mise en avant de la marque «El Bulli/Ferran Adria» choisie par Sotheby’s, chaque élément de la vente portant la mention du mythique restaurant. «Ferran Adria est un génie qui a grandement participé à lancer la mode de la cuisine moléculaire, note Philippe Ligron, professeur de cuisine à l’Ecole hôtelière de Lausanne et animateur de l’émission Bille en tête sur La Première. Il est arrivé au top de sa discipline et veut à présent explorer d’autres domaines, ce qui est très bien: l’homme ne vit pas sur ses acquis. Et puis il faut aussi dire que les modes changent, évoluent et le public est toujours demandeur de nouvelles tendances gastronomiques. Cette vente, c’est avant tout du marketing: on mise sur le nom, le mythe El Bulli pour attirer les enchérisseurs.»

Cette vente, sa façon de jouer sur la marque «El Bulli» et la personnalité de Ferran Adria, rappelle d’autres enchères usant d’une stratégie semblable. On peut citer en exemple la vente de la collection d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé en février 2009, ou la dispersion des bijoux d’Elizabeth Taylor en septembre 2011, toutes deux chez Christie’s.

C’est bien simple: chaque année, les auctioneers organisent des événements autour de personnalités connues de manière à augmenter la portée médiatique de la vente et intéresser une clientèle plus large que celle des enchérisseurs coutumiers des mises à l’encan.

De surcroît, c’est un fait avéré, tout objet ayant connu les faveurs d’une star voit sa valeur s’envoler lorsqu’il passe sous le marteau des enchères, l’aura de la personne d’exception augmentant la préciosité de l’objet. «Cette vente correspond à un positionnement stratégique adopté par la maison de vente aux enchères, développe Vincent Grégoire, directeur du département Art de vivre du bureau de style parisien Nelly Rodi. Le message qu’on cherche à transmettre est clair: cette mise à l’encan a été pensée par un esthète, chaque objet ayant été «adoubé» par le chef catalan.» La «légende vivante» Ferran Adria selon le terme utilisé par la directrice du département Vins chez Sotheby’s, Serena Sutcliffe, dans le texte d’introduction du catalogue de la vente. «L’auctioneer montre qu’il joue dans la cour des grands, qu’il évolue dans le même segment que les maisons de luxe et les galeries d’art les plus puissantes du marché. En aucun cas on ne pourrait comparer l’expérience culturelle qui consiste à participer à cette vente à la démarche – marchande, populaire – qui consisterait par exemple à miser sur un objet vendu lors de la succession d’un illustre inconnu!»

El Bulli entretenait déjà cette idée d’exclusivité. Le restaurant n’était ouvert que de juin à décembre et les réservations pour l’année suivante se faisaient le lendemain de la fermeture. Avec une disponibilité de 8000 couverts par saison pour 2 millions de demandes, El Bulli affichait complet pour tout l’exercice suivant en un seul jour seulement… «Le plus important en fin de compte, ça n’était pas d’avoir goûté à la cuisine du chef, mais c’était d’y être allé et de pouvoir ensuite s’en vanter en société!», continue Vincent Grégoire, qui a eu le privilège de s’asseoir à une des tables de l’établissement. «Derrière cette vente se cache aussi la promesse d’enfin pouvoir appartenir à la tribu. Vous n’avez pas pu manger chez El Bulli? Prenez part à la vente, vous pourrez ainsi faire partie du club en misant sur un tire-bouchon! Il y a quelque chose de très christique dans cette histoire: il s’agit d’acquérir un peu des reliques du saint! Ce qui tombe à merveille pour une vente prenant place juste après Pâques!» Et juste avant l’Ascension.

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