Le salon a des allures d’atelier d’accessoiriste. Le tabouret de piano sert de support à une perruque tressée, de courtes ailes laquées noirs reposent sur l’accoudoir du canapé, des pièces d’amure sèchent sur la table basse à côté d’un carquois rempli de flèches empennées. Dans le coin, un énorme cochon en peluche rose pâle pointe son groin. La cave est encombrée de dragons et la deuxième chambre sert d’atelier de couture. La perruque et l’armure, c’est pour le costume d’Edward Elric, les flèches et les ailes sont à Katniss Everdeen, le porc est le compagnon de Méliodas et les dragons ceux de Daenerys. «Le principe du cosplay c’est de faire vivre un personnage que tu aimes et admires. Ça peut être un personnage de manga, le héros d’un film ou une princesse Disney».

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Cécile Oulevay a 26 ans, un master en criminologie et elle travaille comme animatrice socio-culturelle dans une structure d’accueil de jour pour les requérants d’asile. Mais dans l’univers du cosplay, son nom est Chech. Dans son appartement d’Yverdon, où elle crée ses costumes, Cécile Oulevay apparaît bavarde, naturelle et spontanée. Elle a aussi des fossettes quand elle sourit et des cheveux châtains qui se terminent en boucles douces aux épaules.

Le cosplay est de plus en plus populaire et se détache progressivement des clichés. «Dans le cosplay, il y a des médecins, des ingénieurs, des personnes de tout âges». À Polymanga, les 16 et 17 avril à Montreux, Cécile Oulevay représentera la Suisse au concours Global Easter Cosplay dans la peau de la rebelle Katniss Everdeen, du film Hunger Games. Mais ce qu’elle attend le plus, c’est la compétition en duo qui fait office de sélection finale des champions helvétiques pour le World Cosplay Summit, le plus grand concours international qui a lieu au Japon. Là, elle a choisi d’incarner Edward Elric, le jeune héros du manga Fullmetal Alchemist.

Une centaine d'heures de travail

Il lui faut une heure pour se glisser dans le personnage mais, une fois achevée, la transformation est surprenante. La perruque blonde a été découpée à la base pour imiter l’implantation des cheveux sur le front, le manteau de laine rouge tombe à ses pieds, sur la tunique serrée par une ceinture fauve. Elle a passé cinq mois sur ce costume, 150 heures en tout.

L’Yverdonnoise a fabriqué le bras mécanique d’Edward en worbla, une matière thermoplastique moulée à même son bras. Les pièces d’armures articulées suivent chaque rainures, chaque rivet de la prothèse originale.

«Il faut tout peindre en noir. Ensuite, avec de la peinture argentée et un pinceau tu donnes l’effet métal vieilli grâce à la technique dite du taptap». Elle se marre puis, sourcils froncés, évalue les morceaux de cuirasse. «Il manque les ombrages dans les creux et les rivets: c’est là que la saleté se met en premier dans une vraie armure. Je dois encore noircir tout ça». La cosplayeuse est déterminée «s’il faut que je recommence dix fois, cent fois une pièce, je le ferais».

Le prix du réalisme

Un concours peut se jouer au moindre détail. «En général, le cosplay doit être fait à 80% à la main. Il est examiné sous toutes les coutures par le jury». Cette année le jury de Polymanga compte une cosplayeuse japonaise célèbre, Reika. Styliste, la jeune femme est considérée comme une spécialiste dans le domaine et vit en partie du cosplay.

Les matériaux de base sont chers, surtout en Suisse. Le cosplay d’Edward  a coûté 400 francs suisses à Cécile Oulevay. Moins que celui de Daenerys Targaryen, la blonde princesse déchue de la série Game of Thrones, qui monte à plus de mille francs. «Le prix dépend de l’exigence que tu mets dans le réalisme. Après, je ne suis pas une grande dépensière, donc ça équilibre». Elle a une application spécialement dédiée à ses réalisations de cosplays qui lui permet de rassembler les coûts, le temps de travail et l'état de finition de chaque élément.

Sur son smartphone, elle fait défiler les personnages de sa vie de cosplayeuse, une vingtaine en tout. Il y a Chihiro, la fillette perdue tirée du film de Miyazaki, Erza de l’anime Fairy tail avec son armure ailée, des plumes comme des lames de métal argenté. «Tous ces personnages, je les connais. J’ai lu les mangas, visionné les animes et joué aux jeux dont ils sont issus. C’est parce que j’aime le manga et son univers que je vais pouvoir les retranscrire pendant la performance».

Pendant les concours, le candidat doit faire une brève représentation. C'est ce qu'elle préfère. Pour le duo avec Edward, des scènes de duel sont prévues et la cosplayeuse se montre intransigeante. Elle s’entraîne depuis deux mois, s’inspirant du kendo et de l’escrime médiévale. La mère de Cécile Oulevay se souvient de la première fois où elle a vu sa fille sur scène, lors de la compétition européenne à Londres. «Qu’est-ce qu’une maman peut ressentir à ce moment-là, mis à part une incroyable fierté? Elle m’a impressionnée par son courage, sa ténacité et sa volonté».

Se libérer du regard d'autrui

La jeune femme a commencé le cosplay il y a sept ans. «Mon premier costume était fait à moitié à la main et à moitié d’habits trouvés. On appelle ça des costumes de fond de placard! C’est vrai qu’il était déjà pas mal, c’est grâce à ma grand-mère». La couture comme une histoire de famille, une arrière-grand-mère couturière et un savoir-faire transmis au fil des générations.

«Ma famille et mes amis trouvent le cosplay cool. Après, certaines personnes peuvent penser que tu te déguises, que c’est un truc de gosse. Ils ne voient pas tout le travail derrière». Le regard des autres? Cécile Oulevay s’en est affranchie. «Le cosplay m’a appris à oser aller au bout de mes envies, sans me soucier de l’opinion publique et du jugement d’autrui. C’est une liberté incroyable».


Profil 

19 octobre 1990: Nait à Lausanne, grandit à Yverdon-les-bains

Mars-avril 2010: Confectionne ses premiers costumes de cosplay

Février 2014: Remporte la première place à Japan Impact à Lausanne

25 octobre 2014: Représente la Suisse à la finale de l’EuroCosplay à Londres

16 et 17 avril 2017: Représentera la Suisse au concours Global Easter Cosplay et participera à la sélection pour le World Cosplay Summit lors de Polymanga