Scènes

Cécile, sa vie est un roman militant

A 37 ans, l’activiste Cécile Laporte a déjà eu mille vies. Elle les raconte dans le cadre du Programme commun à l’Arsenic, à Lausanne, avant Genève en mai. La metteuse en scène Marion Duval a eu raison de mettre en avant ce personnage hors du commun

Cécile Laporte est dingue. Dingue de curiosité pour les autres, d’engagements décoiffants, de liberté d’agir et de penser. Toute sa vie, qu’elle raconte sur le plateau de l’Arsenic à Lausanne avant celui de Saint-Gervais à Genève, est une suite d’épisodes sidérants, témoignant d’une furieuse nécessité d’amener de l’humain dans chaque rouage de la société. Un personnage extrême et extrêmement attachant, drôle qui plus est.

On comprend que Marion Duval, artiste elle aussi très cash, ait souhaité offrir une tribune à cette activiste, une tribune dans laquelle la metteuse en scène injecte des happenings déjantés. Intitulée sobrement Cécile, la proposition fait, sans rire, réfléchir au sens de la vie.

Trois heures. Mais le spectacle pourrait en durer huit sans lasser. Cécile Laporte a ce don, rare, d’exceller à la fois dans l’action – on pourrait parler d’hyperaction – et dans le récit de ces actions. La trentenaire est un tourbillon. Une tornade qui ne supporte pas le compromis politique et la tiédeur du quotidien. L’activiste livre son corps dans la bataille avec une telle intensité qu’on a l’impression qu’elle pourrait mourir demain. Par moments, elle fait peur. Mais quel poème! Quel bonheur d’écouter ces morceaux d’une vie torrentielle, sans concession, qui cherche sans cesse la joie, le partage et le frisson. C’est une leçon.

Imiter les handicapés

Alors quoi, le spectacle consiste en un seul et immense témoignage? Oui, c’est l’essentiel de Cécile. Depuis son enfance jusqu’à sa vie d’aujourd’hui qu’elle partage entre sa fille de 7 ans et une activité de clown à l’hôpital, Cécile Laporte livre des moments de son existence qui font rire et parfois pleurer. Le premier n’est pas le moins gratiné. A 19 ans, alors qu’elle a à peine son permis et aucune expérience, la jeune étudiante est engagée comme monitrice d’un groupe de 15 personnes handicapées qu’elle doit conduire en bus dans les montagnes basques pour un séjour durant les fêtes de fin d’année. Vu les conditions précaires – peu d’argent, peu d’encadrement, des routes verglacées –, la cheffe de camp prend des risques et doit tout inventer, jusqu’à une virée mémorable, la nuit de la Saint-Sylvestre, dans un restaurant espagnol qui n’a pas dû oublier ce réveillon.

Parce que Cécile a horreur des catégories préétablies, elle a mis au point un jeu politiquement peu correct. Durant le camp, le groupe adopte quotidiennement le handicap d’un des participants et l’interprète toute la journée. Manière de dédramatiser la différence. Ce jeu, Cécile raconte qu’avec l’alcool du 31 décembre, toute la tablée s’est mise à y jouer à la stupeur des clients du restaurant.

Corps nus face aux CRS

On rit, évidemment, au récit de cette soirée qui rappelle l’échappée belle de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Comme le personnage interprété par Jack Nicholson, Cécile ne supporte pas les barrières dressées par une société qui, à ses yeux, célèbre le confort et l’enfermement. Elle parle à plusieurs reprises de ces portes qu’elle aimerait démonter. A l’hôpital où les enfants vivent dans un univers confiné. Mais aussi à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où Cécile a milité durant quatre ans. Elle est aux avant-postes, sur les barricades, lorsque les forces de police tentent de nettoyer la zone à défendre avec des méthodes musclées. Et évoque une scène surréaliste, un tas de corps nus dans la brume du matin qui déroute les CRS progressant au pas cadencé.

Liberté encore quand la militante rejoint un groupe de porno-activistes basé à Berlin et dont l’action consiste à se filmer en train de faire l’amour, à deux ou à plusieurs, et à vendre ensuite ces vidéos sur le Net au profit de la forêt. Dans ce groupe, la jeune femme a découvert des sensations sexuelles qu’elle ne soupçonnait pas. Cette liberté, elle la paie cher, enfin, lorsqu’elle imagine la création d’une comédie musicale dans un hôpital psychiatrique…

Une nouvelle humanité?

Les récits, qui vont du plus léger – sa filiation spirituelle avec Bob Marley – au plus lourd, sont parsemés de happenings étranges et comiques orchestrés par Marion Duval et son équipe. Ils rappellent le pouvoir de subversion propre à la scène. Mais l’essentiel repose sur les épaules de Cécile qui, au-delà de sa force prodigieuse, révèle aussi une immense vulnérabilité. On est à la fois intimidés par son courage et désireux de la protéger. Un sentiment riche, ambigu, qui reste longtemps après le spectacle. A sa manière, sans fard et sans frein, Cécile nous guide peut-être sur la voie d’une nouvelle humanité.


Cécile, jusqu’au 31 mars, Arsenic, Lausanne. Du 14 au 19 mai, Théâtre Saint-Gervais, Genève.

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