Elle a beau avoir choisi le «Kronenhalle», un restaurant zurichois très huppé, pour le déjeuner-interview, elle y vient en jeans et sans un bijou. Elle prend un blini avec saumon et caviar et précise aussitôt: «Bien manger est l'un de mes seuls luxes.» Elle n'a pas besoin d'ajouter qu'elle n'a rien d'une diva: comme sur scène quand elle chante Cendrillon, elle lance ses yeux sombres aux étoiles, se fend d'un immense sourire, et on la croit.

Sa mère est là avec elle, qui est son professeur de chant. Comme son mari, elle était chanteuse à l'Opéra de Rome. Lorsqu'ils eurent leurs trois enfants, à un rythme rapproché, ils troquèrent leur carrière pour la sécurité et se firent engager dans le chœur. Même si Cecilia arpentait les coulisses du théâtre, son rêve était de devenir danseuse de flamenco. «J'y ai sérieusement travaillé dès l'âge de 13 ans, se souvient-elle. Cela m'a aidé à conquérir ma liberté sur scène et à libérer mon expressivité.»

On dit que derrière toute carrière, il y a un père ou une mère à satisfaire. Pour Cecilia Bartoli, cela ne fait pas de doute: «Un compliment de ma mère vaut tout. Elle est absolument sincère et personne ne connaît ma voix mieux qu'elle. Lorsqu'elle est dans la salle, j'ai l'impression d'être reliée par un cordon ombilical.»

Pour l'instant, Cecilia Bartoli vit sa période suisse. Elle reprend «Don Giovanni» de Mozart à Zurich et donne un récital à Martigny, à la Fondation Gianadda. Ces deux salles font partie des lieux où la mezzo-soprano vient et revient, avec une fidélité étonnante.

«Zurich, j'y ai chanté mon premier rôle de Mozart à la scène, Cherubino, avec le chef Niklaus Harnoncourt, en 1988. La première fois que j'ai travaillé avec lui, j'ai cru qu'il était fou. En réalité, il voulait que j'exprime le désir et l'affolement du personnage. Bien sûr, j'étais très jeune, j'avais cette énergie, mais personne ne m'avait donné l'autorisation de l'exprimer ainsi, avec tant d'exaltation, quitte à ne pas chanter «joli». Harnoncourt a levé un tabou. Ce fut le début d'une histoire d'amour.»

A Martigny, autre alchimie, avec Leonard Gianadda cette fois. «Il s'agit d'un endroit très spécial, très inspirant, qui donne la possibilité d'une fusion entre la musique et la peinture. Et pour moi, il est très important d'avoir des collaborations régulières, qui donnent un sentiment de continuité et de construction sur les années. Martigny, comme Zurich, est un berceau.»

Etonnant privilège, car Cecilia Bartoli est une chanteuse rare: deux à trois productions d'opéra par an, 45 concerts au maximum. Elle peut exiger ce qu'elle veut, où elle veut. A New York, pour ses débuts au Metropolitan dans un rôle en rien spectaculaire – Despina dans Così fan tutte de Mozart –, la salle était pleine deux ans avant les représentations. En moins de quinze ans de carrière, Cecilia Bartoli est devenue le «hottest ticket» du circuit classique après Pavarotti. Elle ne vend pas un disque à moins de 250 000 exemplaires. Son «Album Vivaldi», l'an dernier, a décroché toutes les récompenses, y compris la plus haute: un Grammy, l'Oscar du disque.

Cecilia Bartoli est une star, oui, mais même les critiques les plus exigeants sont à genoux devant son art: une voix de vermeil, fabuleusement projetée, d'une virtuosité sidérante, et une intelligence expressive supérieure, articulée sur la couleur du mot, supérieurement stylée.

Nec plus ultra, cette carrière s'est bâtie sur des rôles parfois mineurs de Mozart, sur Rossini, et se développe aujourd'hui sur moins populaire encore: Haendel, les opéras oubliés de Vivaldi, L'Anima del Filosofo de Haydn… Lorsqu'elle parle de ces musiques, une flamme apparaît, une réelle passion qui la pousse à aller exhumer des partitions enterrées dans les bibliothèques.

«Je suis une personne du XVIIIe siècle, j'aime cette musique beaucoup plus que celle de Verdi ou de Puccini, pour laquelle ma voix n'est de toute manière pas faite. Le XVIIIe est une siècle fascinant. Il semble moins passionné que le XIXe, plus corseté dans la forme, mais en réalité, on trouve une grande liberté à l'intérieur de cette discipline. Le XVIIIe siècle explore toutes les strates du sentiment.»

Si elle devait étendre son répertoire, Cecilia Bartoli préférerait donc le faire «en direction de la source», dans le passé, vers Monteverdi. Dans l'immédiat, elle va sortir un disque d'airs italiens de Gluck.

C'est avec ce répertoire, sans doute, qu'elle reviendra au printemps suivant à Martigny, pour trois concerts successifs. L'un avec un petit ensemble instrumental, l'autre avec piano, et enfin un concert avec orchestre baroque. «Un mini-festival», se réjouit-elle.

Dix capitales, ce jour-là, jalouseront le public de Gianadda. Elle s'en moque, soucieuse de respecter la liberté que sa célébrité lui assure: «Ce que j'ai appris de ces dix dernières années, c'est que la vie est courte, et qu'il faut prendre le meilleur dans chaque chose.»

Elle évoque, d'une allusion, le récent décès de son frère. Son envie d'enfants. La solitude, lorsque le rideau retombe: «C'est un cliché, mais la réalité est dix fois plus dure que le cliché. Il faut l'avoir vécue pour savoir ce que cela veut dire.» Et ce combat pour ne pas devenir une diva: «C'est déjà difficile de construire une carrière, si en plus il faut fabriquer un personnage! J'ai décidé que je continuerai à boire des verres, à accueillir la banalité de la vie, pour ne pas stériliser mes émotions. Les émotions, c'est la matière première de la musique.»

Cecilia Bartoli. Martigny, Fondation Gianadda, mardi 27 mars à 20h. Loc. 027/722 39 78.