Cecilia Bartoli et sa voix aux textures enchanteresses

Classique La cantatrice a fait vibrer le public lors d’un concert avec Diego Fasolis au Gstaad Menuhin Festival

Philippe Jordan y a dirigé une très belle «Symphonie «La Grande» de Schubert

En robe blanche ou en robe bleue, Cecilia Bartoli a l’art de se mettre en scène. Elle sait ménager une dramaturgie pour ses concerts. La mezzo romaine s’est montrée particulièrement généreuse, vendredi soir, lors d’un récital au ­Gstaad Menuhin Festival. Il fallait la voir s’avancer vers la scène, lentement et dignement, telle une reine, au son des trompettes et des timbales baroques! Consciente que sa voix n’est pas très volumineuse, elle préfère chanter à l’église de Saanen, à l’atmosphère intimiste, que sous la grande tente du festival.

Son récital aura duré plus de deux heures et demie, ponctué d’interludes instrumentaux et d’un entracte. Il y a plusieurs années, déjà, que la diva célébrée à Salzbourg collabore avec le chef Diego Fasolis et son ensemble I Barocchisti de Lugano. Ces deux-là s’entendent à merveille. Ils ont exhumé des partitions d’Agostino Steffani (l’album Mission) et de compositeurs méconnus au service des tsarines, à la cour impériale de Saint-Pétersbourg, au XVIIIe siècle (l’album St Petersburg). Diego Fasolis est un musicien hors pair qui ne tombe pas dans les travers des «baroqueux» (coups de boutoir, agressivité, précipitation). Tout est toujours très chanté, même dans les parties instrumentales virtuoses.

Il faut le talent d’une «Bartoli» pour conférer un intérêt à des airs finement ourlés, mais pas toujours exceptionnels en regard des Vivaldi, Haendel ou Mozart. Grâce à sa voix ductile et à son souffle très travaillé, elle parvient à maintenir l’attention du public. Il y a bien sûr les feux d’artifice vocaux. Mais il y a aussi ces airs où elle parvient à suspendre le temps musical et à soutenir la ligne avec infiniment de souplesse. Son secret est de tirer d’une voix qui n’est pas très grande toute une palette de nuances et clair-obscur. Elle en varie la texture; elle développe de riches harmoniques dans l’aigu; elle excelle dans les sons filés qu’elle réserve souvent pour la reprise de la mélodie principale dans les arias da capo.

Il a fallu toutefois un petit moment pour qu’elle se chauffe. La voici qui affiche un regard déterminé pour affronter «Gelosia, tu già rendi l’alma mia» d’Ottone in villa de Vivaldi. Les vocalises paraissent un peu hachées et métalliques, sur l’accompagnement très vif de l’orchestre. Elle raidit un peu la nuque et fait le poing de sa main gauche pour dominer la pyrotechnie vocale dans la partie da capo. Mais elle se détend progressivement et profite d’airs plus modérés pour assouplir sa ligne.

Parmi les plus beaux moments de cette riche soirée, on citera tous les airs où la voix dialogue avec un instrument soliste. Que ce soit avec le premier violon dans «Sovvente il sole» d’Andromeda liberata ou avec la flûte traversière dans «Sol da te, mio dolce amore» d’Orlando furioso de Vivaldi, il est merveilleux de voir la complicité que partage la cantatrice avec les membres d’I Barocchisti. Par moments, la voix se met à l’unisson de l’instrument soliste pour des ornements d’un raffinement inouï (trilles, etc.). Dans «Pastor che a notte ombrosa» de l’opéra Seleuco de Francesco Domenico Araia, avec une partie de hautbois obligé, il y a des bruitages ornithologiques (gazouillis d’oiseaux). Le seul bémol, ce sont les craquements des bancs dans l’église de Saanen, qui perturbent un peu l’écoute.

Pleinement chauffée, Cecilia Bartoli darde des vocalises incandescentes dans «Vo disperato a morte» de La Clémence de Titus de Hasse. Elle chante également en russe (des airs de Hermann Raupach) dans un langage musical qui demeure toutefois très italien… Parmi ses quatre bis, elle revient à ses amours de jeunesse, dont le célébrissime «Voi che sapete» des Noces de Figaro de Mozart, qu’elle caractérise avec un mélange de timidité et d’effronterie. Très en verve, elle brille dans l’«Alleluia» de l’Exsultate jubilate de Mozart (la mezzo ne peinant aucunement dans les aigus). De quoi réjouir son public, qui lui réserve une standing ovation.

Le lendemain, Philippe Jordan clôturait le festival sous la grande tente à Gstaad. Le chef zurichois a repris en main il y a un an les Wiener Symphoniker (à ne pas confondre avec les Wiener Philharmoniker!). Comme en mai dernier lors d’un concert mémorable au Victoria Hall de Genève avec l’Orchestre de l’Opéra national de Paris (la Symphonie «Pastorale» de Beethoven), on retrouve sa gestique élégante et déliée.

En première partie de soirée, le violoniste Nikolaj Znaider a livré une version musclée du Concerto pour violon de Brahms. Il y déploie un phrasé noble et lumineux (la cadence du premier mouvement!), nimbe l’«Adagio» d’une sonorité douce et irradiante, puis empoigne le finale avec brio. Une interprétation dans le sillage des «grands» du passé, alors que beaucoup de violonistes, aujourd’hui, ont un son plutôt petit. Philippe Jordan, lui, se montre très attentionné. On regrette que l’introduction orchestrale soit un peu carrée, de facture très classique, mais peu à peu, le son s’épanouit, fruité et équilibré, tout en restant dans cette mesure qui caractérise le chef zurichois.

Dans la Symphonie «La Grande» de Schubert, réputée si difficile en raison de ses longueurs, Philippe Jordan imprime une pulsation – avec de subtiles fluctuations de tempo! – à chaque mouvement. Le son ne paraît jamais lourd, d’une transparence très schubertienne, avec un soin particulier porté à l’équilibre des masses et des plans sonores. On apprécie sa manière d’étalonner les dynamiques. Les pupitres se fondent bien entre eux (malgré quelques impécisions aux cordes). Certes, on pourrait souhaiter un souffle plus épique et emporté dans une œuvre pareille, mais ce Schubert-là sonne très viennois. L’«Entracte» de Rosamunde, offert en bis, est d’une grande élégance, empreint de nostalgie aux bois. Partageant des sourires avec ses musiciens, Philippe Jordan a paru en grande forme. Ce sont des débuts prometteurs avec les Wiener Symphoniker.

Par moments, la voix se met à l’unisson d’un instrument soliste pour des ornements d’un raffinement inouï