Une petite fille pleure. Elle s'est assise au premier balcon avec sa mère et sa sœur. On lui a dit de se taire. Elle respire péniblement, essaie de réprimer ses sanglots par peur de déranger. Elle sortira par la petite porte, soulagée de pouvoir rompre le silence. Les autres - une vingtaine d'adultes - écoutent religieusement un pianiste. Ils sont plongés dans une musique qui les transporte, affichent un air de contentement qui tranche avec la douleur de la fillette.

C'était dimanche après-midi. Les rues de La Chaux-de-Fonds étaient désertes. Une poignée de proches et d'amis s'étaient donné rendez-vous à la Salle de Musique pour assister à une séance d'enregistrement de Cédric Pescia. Le pianiste lausannois, 30 ans, a déjà fait forte impression en Suisse romande avec les Variations Goldberg de Bach. Pour son deuxième enregistrement à paraître en novembre sous le label Claves, il vient de passer dix jours entre ces quatre murs à percer les mystères de Schumann. D'où l'envie de sortir momentanément de son isolement et de recréer l'atmosphère d'un concert.

Car tout le mystère est là, dans ces moments où la musique, captée par des micros et mise en boîte dans des machines, dépasse les contingences techniques. «Il faut être aussi inventif que possible, car les micros ont une manière très clinique d'enregistrer, explique Cédric Pescia. Autant être ultra-imaginatif quitte à supprimer les excès dans le montage.» Johannes Kammann, son ingénieur du son, insiste sur la différence de perception du micro et de l'oreille humaine: «Les micros n'ont pas de cerveau. Voir le pianiste influence l'écoute. Quand on ferme les yeux, les défauts de l'acoustique - une salle trop réverbérée par exemple - sont beaucoup plus palpables.»

Cédric Pescia et son ingénieur du son travaillent main dans la main. Après chaque prise, Johannes Kammann livre son appréciation par interphone. Ensemble, ils ont élaboré une dramaturgie qui repose sur l'alternance entre des prises très longues et des interventions plus courtes pour rectifier le tir. «Je préfère enregistrer de grandes séquences et ensuite faire de la microchirugie pour corriger telle fausse note, tel accent trop fort, explique Cédric Pescia. Le matériel informatique est si perfectionné qu'on peut remplacer une note par une autre, sans que l'auditeur ne s'en aperçoive.»

Ainsi, pour les Davidsbündlertänze, Cédric Pescia a d'abord joué le cycle entier devant le public avant de reprendre chaque morceau avec son ingénieur du son. «Jouer devant un public reste le moteur numéro un de l'inspiration. L'enregistrement que j'ai fait dimanche servira de base pour le montage final. J'ai ensuite répété des sections de trois à quatre minutes pour retrouver cette spontanéité.» La fraîcheur du premier jet n'exclut pas l'exactitude que seul un enregistrement peut apporter. «En général, je n'interviens pas dans les choix musicaux du pianiste, dit Johannes Kammann. Mais quand la partition suggère une intention qu'il n'a pas rendue, je lui en fais part. Car un enregistrement réussi devrait combiner la spontanéité de l'instant et la précision de l'écriture musicale.»

Mais le piano est un instrument capricieux. Sa sonorité, comme dirait Verlaine, «n'est, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre». Les variations de température et d'humidité influent sur l'accordage. Ainsi, Sébastien Lagrange doit intervenir cinq à six fois par jour pour régler le piano. C'est un travail d'orfèvre, pour que les octaves sonnent juste. «Les unissons bougent de temps en temps, mais c'est très infime.» Longueur et projection du son, texture du timbre, plus ou moins clair: «Un bon accordeur doit être en forme et avoir beaucoup d'imagination pour répondre aux besoins du pianiste et obtenir la couleur idéale.»

Encore faut-il que l'interprète soit sûr de la sonorité qu'il désire. «C'est toujours un choc de s'entendre comme si on était le micro ou le public, confie Cédric Pescia. Quand j'écoute mes prises dans le studio, je suis d'abord extrêmement perturbé par ce son que je ne reconnais pas: ce n'est pas celui que je perçois depuis le siège de mon piano.» La prise de son elle-même a nécessité un jour de travail. En installant des chaises sur le podium, Cédric Pescia et Johannes Kammann ont donné l'illusion d'un public. «Quand elle est vide, la Salle de Musique a une acoustique trop réverbérée. Mais on peut facilement trouver des moyens pour y remédier.»

Le pianiste et son ingénieur du son ne sont pas au bout de leurs peines. Ensemble, ils feront le montage en juillet à partir des prises accumulées pendant deux semaines. Un travail de titan, qui sous-tend des choix drastiques. «Je pourrais faire trois à quatre versions de la même œuvre, explique Cédric Pescia, tellement les prises peuvent varier d'une fois à l'autre.» Le résultat final ne sera qu'un instantané. Après avoir enregistré les Goldberg, Cédric Pescia a revu sa conception au point qu'il se déclare déjà prêt à les réenregistrer.