Il y a ceux qui passent des heures à dompter les Etudes de Chopin et les Concertos de Rachmaninov dans l'espoir – souvent vain – de devenir de grands virtuoses. Il y a les autres, plus rares, qui prennent leur temps. Qui n'ont jamais été des enfants prodiges. Qui envisagent le piano non pas comme une fin en soi mais comme un tremplin pour exprimer leur amour de la musique. Qui préfèrent tremper leurs doigts dans le magma de la vie.

A 28 ans, Cédric Pescia dégage l'étoffe d'un grand. C'est pourtant un garçon simple, dépourvu de toute prétention. Son regard, à la fois souriant et profond, reflète un parcours de vie déjà immense. S'il voyage en Europe et aux Etats-Unis pour répandre un art noble, visionnaire, ce Lausannois a mis des années avant d'enregistrer son premier disque, qui vient de paraître sous le label suisse Claves. En choisissant les Variations Goldberg de Bach, Cédric Pescia sait qu'il n'a fait qu'effleurer une œuvre «inépuisable», «la plus importante de sa vie de pianiste». Le naturel, l'intelligence et la maturité de son interprétation (lire la critique dans le Samedi culturel du 6 novembre) la rendent aussi nécessaire que celle du légendaire Glenn Gould.

Le piano l'intéresse pourtant du bout des doigts. Sa vraie passion – les yeux pétillent! –, c'est l'opéra et la musique symphonique. Au point que le garçon s'est longtemps demandé s'il deviendrait chef d'orchestre plutôt que pianiste. «Le choc, c'était Parsifal à 11 ans. J'ai écouté cet opéra en boucle et j'ai acheté la partition pour la déchiffrer au piano.» Contrairement aux stakhanovistes du clavier, Cédric a eu «un parcours relativement tranquille. Ce n'est qu'à partir de 16-17 ans que je me suis mis à étudier sérieusement la technique.» Entretemps, le gamin s'amuse à déglutir toute l'histoire de la musique au piano. «Je passais des heures et des heures à déchiffrer des opéras et des œuvres orchestrales. J'improvisais beaucoup dans différents styles.» Cette culture, qui dépasse largement la littérature pianistique, s'entend dans son interprétation des Goldberg: l'orchestre entier y résonne, aussi bien les violons, les instruments à vent, la basse continue que les trompettes à la Lully.

Comme pour tant d'autres musiciens de sa génération (Emmanuel Pahud, Renaud Capuçon…), Berlin a constitué un phare. En 1997, le Lausannois débarque à l'Universität der Künste, bardé de diplômes des conservatoires de Lausanne (classe de Christian Favre) et de Genève (classe de Dominique Merlet). Théâtre, musique, cinéma: une orgie! Le boulimique assiste non seulement aux concerts donnés par des grands chefs, mais aux répétitions et aux générales qui les précèdent. «J'ai vu un nombre impressionnant de concerts d'Abbado, j'ai entendu Barenboïm plus de cent fois. J'ai appris avant tout de ces grands chefs. Les pianistes m'intéressent moins.» Et d'évoquer cette soirée mémorable, lorsque Abbado dirigea la 9e Symphonie de Mahler. «Je me souviendrai toute ma vie du silence à la fin de l'«Adagio»: le public a mis deux minutes avant d'applaudir.»

Des expériences qui marquent («Il a fallu cette émulation pour que les choses apprises jusque-là prennent vie»). Et un parcours jalonné de rencontres d'exception. Comme cet atelier, en juin 2003, autour des Sonates de Beethoven avec Barenboïm à New York. «J'ai eu le malheur de commencer. Lui était assis à 20 centimètres de moi. Il me dévisageait, il suffisait qu'il me tape sur l'épaule pour me faire comprendre ce qu'il voulait. C'est un musicien terriblement exigeant. Il a d'ailleurs piqué une crise de colère contre le public.» La même année, en septembre, Cédric Pescia est invité à la fameuse International Piano Academy au lac de Côme. Le Chinois Fou T'song (qui le couvre d'éloges après avoir entendu ses Préludes de Debussy), l'Allemand Andreas Staier et l'Américain William G. Naboré élargissent encore ses horizons.

Cédric Pescia a toujours honni les concours. En 2002, il a toutefois décroché le premier prix du Concours Gina Bachauer à Salt Lake City. «Comme le programme était complètement libre et atypique, j'ai pu mettre en valeurs mes points forts. J'ai joué les Goldberg, les Davidsbündlertänze de Schumann, le 2e livre des Préludes de Debussy et le Concerto Jeunehomme de Mozart.» A propos des Variations Goldberg, découvertes grâce à la seconde version mythique de Glenn Gould, le pianiste insiste sur la nécessité d'en «rendre la structure vivante». La reprise de l'Aria, à la fin, reste pour lui un mystère. «La même musique sur le papier sonne si différemment après avoir été enrichie par les trente variations précédentes. Faire tout ce voyage et rejouer cette Aria, c'est chaque fois une expérience poignante et privilégiée.»

Cédric Pescia: Variations Goldberg (Claves 50-2407).