A Montricher, les cloches des vaches tintent dans le brouillard. Cees Nooteboom (prononcez Seis Nautebaume) est arrivé la veille de Minorque en Espagne où il vit six mois de l’année. En bateau puis au volant de sa voiture, qui déborde de livres. «Les douaniers sont toujours un peu surpris.» Simone Sassen, sa compagne photographe, est avec lui. L’écrivain néerlandais a rejoint les contreforts du Jura pour s’entretenir avec le public à la Fondation Jan Michalski. Près d’une trentaine de livres, romans, essais, poésie, récits de voyage traduits dans autant de langues: Cees Nooteboom compte parmi les écrivains européens les plus estimés. Voyage et contemplation, mouvement et méditation, tels sont les deux pôles d’une œuvre commencée à 21 ans, dans les années 1950. Voyages à travers les continents (Amérique latine, Europe, Asie), mais voyages aussi à travers les méandres de la mémoire et du temps, chair de ses livres.

Lettres à Poséidon, recueil de lettres au dieu de la mer et de choses vues et lues, est paru en 2013. Au printemps 2016, une anthologie de l’ensemble de son œuvre, réunie par le philosophe allemand Rüdiger Safranski, va paraître chez Actes Sud, son éditeur depuis trente ans.

D’où vous est venue l’envie d’écrire au dieu Poséidon?

Je venais de finir un livre. C’est toujours un moment particulier. Vos personnages, avec lesquels vous avez vécu plusieurs années, vous quittent soudainement. Vous avez pensé à eux sans cesse, vous vous êtes disputé avec eux et, tout à coup, ils ne sont plus là. C’est un deuil. J’étais précisément dans cette humeur, à Munich, quand je suis tombé dans une librairie sur un livre de Sándor Márai, l’écrivain hongrois qui est devenu célèbre après sa mort. C’étaient des petits textes sur ce qu’il voyait et pensait. Je me suis dit que c’était peut-être une idée. Et Poséidon s’est imposé à moi. Pourquoi ne pas écrire à ce dieu et lui demander comment il nous voit, nous, humains?

En partant du fait que Poséidon règne toujours sur les mers?

Pour qu’il y ait un livre, il faut ancrer l’imagination dans quelque chose. On connaît encore le nom des dieux grecs mais leurs temples sont vides. Qu’en pense Poséidon? Qu’est-ce que cela fait de ne plus être prié par personne? Est-ce qu’il en a parlé avec les autres dieux? Sont-ils jaloux des dieux qui sont apparus après eux? Rient-ils maintenant que ces dieux sont abandonnés à leur tour?

La disparition de toute chose, c’est un de vos thèmes de prédilection…

Les temples de Poséidon ont dû être remplis de marins, de commerçants qui avaient besoin de sa protection, qui n’osaient pas prendre la mer sans elle. De tout cela, il ne reste rien. Les églises aux Pays-Bas sont vides… On peut imaginer que ce qui s’est passé pour les temples grecs se passera aussi avec les cathédrales.

Vous décrivez à un moment donné ce qui arrive à une baleine lorsqu’elle meurt…

Kafka a imaginé que Poséidon était au fond de l’océan et qu’il remplissait des registres et des registres de chiffres. J’ai voulu suivre son idée: s’il est là-bas en bas, il voit tout. Il voit quand un avion d’Air France s’abîme en mer avec 300 passagers à bord. Et que voit-il quand une baleine meurt? Combien de temps faut-il pour qu’elle se décompose? J’ai étudié la question: il lui faut exactement un siècle.

Qu’est-ce qui est venu en premier: l’écriture ou le voyage?

Après la guerre, aux Pays-Bas, tout était gris, triste, pauvre. Je ressentais, inconsciemment, un immense besoin de vie, de lumière surtout. J’ai fait du stop pour aller en Italie. La seule idée de l’Italie et de la culture italienne me semblait vitale à l’époque. J’ai atterri en Provence et ce voyage a été la source de mon premier roman, Philippe et les autres, une traversée de la France avec des camionneurs qui m’ont appris à désapprendre le français de l’école.

Vous vivez six mois à Amsterdam, six mois à Minorque. La mer vous suit partout?

A Minorque, on ne peut pas faire un pas sans tomber sur elle. A 24 ans, j’étais amoureux d’une jeune fille dont le père vivait au Surinam. Je lui ai écrit pour lui demander la main de sa fille. C’est le genre de chose qu’il fallait faire à l’époque. Il était commerçant et il m’a dit de m’engager comme mousse sur un de ses bateaux et de venir le trouver. Ce que j’ai fait. En écrivant Lettres à Poséidon, j’ai réalisé combien ce voyage et ces journées de contemplation ont eu de l’influence sur moi. Certaines choses étaient dans ma tête depuis cinquante ans.

Vous avez écrit beaucoup de reportages pour les journaux: une image, une impression particulièrement marquantes?

En 1956, en Hongrie, j’ai vu comment un système, le communisme, conquérait un pays. On se tenait là au milieu d’une place et les tanks russes arrivaient des deux côtés. Je me souviens encore d’une jeune fille qui est venue vers moi et qui m’a dit: «Quand est-ce que vous allez nous aider?» C’est une question que beaucoup de réfugiés posent aujourd’hui aux Hongrois… Je savais à l’époque que personne ne viendrait aider les Hongrois. Trente ans plus tard, le hasard a voulu que je sois à Berlin quand le Mur est tombé. J’ai pu assister au cycle entier.

Vous dites, dans «Hôtel Nomade», que le vrai voyageur se tient dans l’œil du cyclone. Que voulez-vous dire?

En Inde ou en Chine, vous vous retrouvez en permanence au milieu d’une marée de gens. Vous êtes seul au milieu de cette humanité et vous essayez de vous rappeler ce que vous voyez pour écrire ensuite. L’œil du cyclone, c’est la chambre de l’hôtel, qui devient comme une cellule de moine, où vous essayez de capturer ce que vous avez vu.

Vous dites le vrai voyageur, mais il s’agit aussi de l’écrivain, n’est-ce pas?

J’ai eu la chance de pouvoir combiner voyage et écriture et, pour moi, il s’agit d’une seule et même chose. Hier, nous sommes venus d’Espagne en voiture. La route passe brièvement par l’Italie. Sur le mur d’une église fermée, il y avait un écriteau à propos d’un prêtre tué par les nazis. C’est le genre de chose que je note. Un jour, cela ressortira.

Vous dites souvent dans vos livres que vous n’avez pas de mémoire, c’est vrai?

Quand je parle de ma mémoire, c’est en lien avec mon admiration pour Marcel Proust. Proust a utilisé le trésor de ses huit premières années pour écrire. Je n’ai pas la mémoire de ces années-là, je ne me souviens de rien, ni des maisons, ni des écoles, ni des amis, rien. Il y a quelques années, aux Pays-Bas, une exposition a été faite sur moi. C’est là que j’ai découvert qu’entre ma naissance en 1933 et le début de la guerre, ma famille avait déménagé huit fois. C’est peut-être ce qui fait que je bouge tout le temps aujourd’hui encore. J’ai été dans une dizaine d’écoles, dont j’étais renvoyé le plus souvent. Mes parents ont divorcé puis mon père est mort à la guerre… Le monde s’est présenté à moi sous la forme d’un chaos. J’ai probablement trouvé ma voie à travers tout cela grâce à mes livres.

Vous êtes à Minorque depuis soixante ans. Que s’est-il passé entre l’Espagne et vous?

J’ai eu le sentiment de reconnaître d’instinct les paysages espagnols et particulièrement ceux du cœur du pays, la région de Meseta. On me demande souvent ce que je trouve à ces paysages arides. Je viens d’un pays qui est à l’opposé. Mais en fait, il y a une ressemblance. Les paysages hollandais sont rigoureusement plats et la Meseta aussi. Vous pouvez voir venir quelqu’un à trois kilomètres. Cela a un impact sur le caractère. On ne peut pas se cacher dans les collines ou les montagnes comme les Autrichiens. C’est pour cela que les Espagnols et les Hollandais ont été de fantastiques ennemis l’un pour l’autre.

Comment rencontrez-vous vos personnages?

Un jour, je roulais en Espagne et un personnage s’est manifesté. Il est entré dans ma voiture. Un homme, baraqué. C’était comme s’il était entré par la fenêtre. Il était là, à l’arrière. Un Espagnol qui parlait le hollandais. Je l’ai appelé Tiburon, requin en espagnol. Simone, mon épouse, était assise à côté de moi et je lui ai dit: «Ecris tout ce que je vais dire.» La scène a duré trois minutes. Avec Tiburon, j’ai décidé sur-le-champ de donner des montagnes aux Pays-Bas en repoussant le sud du pays par-dessus les Alpes, jusqu’aux Balkans. Tiburon est devenu le personnage de Dans les montagnes des Pays-Bas.

Vos personnages sont souvent des photographes ou des cameramen. Pourquoi l’image joue-t-elle un rôle si important dans vos livres?

En Allemagne, on m’appelle l’homme-œil. Roland Barthes parle très bien des photographies comme des memento mori. J’ai écrit un texte sur ces photos d’inconnus photographiés par des inconnus que l’on trouve chez les antiquaires. Ces hommes, ces femmes vous regardent avec assurance, en pleine confiance. Ils regardent quelqu’un d’autre, vous ne saurez jamais qui. Et vous ne saurez pas non plus qui est en train de vous regarder. Voilà un support de méditation sur l’existence humaine…