Nuit pailletée. Sur la rue principale de Little Havana qui porte son nom, annexe latine immergée dans Miami, la danse promet de durer. Pour la communauté des réfugiés cubains en Floride, grosse de sept cent mille âmes, Celia Cruz était davantage qu'une chanteuse hilare, une tempête au postiche peroxydé. Elle incarnait la fuite nécessaire et le refus sublime. La fuite quand, en 1960, elle décidait de tourner le dos au marxisme du dictateur Fidel qui ne lui a jamais pardonné cette impudence. Le refus, au moment où elle annulait sa participation à un festival portoricain parce que des artistes trop proches du régime castriste s'y produisaient aussi. Trois jours après Compay Segundo, qui incarnait une forme de fidélité silencieuse à la révolution, Celia Cruz est morte d'un cancer dans le New Jersey, sans avoir jamais reposé le pied sur le sol de ses mémoires.

Elle ne se voyait pas chanteuse. Née à La Havane en 1924, elle avait tout imaginé, de femme de ménage à institutrice. Dans la chambre de ses frères et sœurs, elle murmurait parfois des berceuses astucieuses qui avaient pour effet de garder éveillée jusqu'à l'aube la moitié de la maisonnée. Un jour, parce qu'un de ses cousins l'y a inscrite, elle se retrouve dans un radio crochet organisé par la radio nationale. Elle remporte le premier prix, un gâteau dont chaque bouchée anime sa vocation. Le lendemain, elle fait tailler une série de robes froufroutantes qu'elle râpe dans les cabarets fumeux, puis au grandiose Tropicana Night Club. En 1950, le retour à Porto Rico de la cantatrice Myrta Silva dévie sa destinée. Sans lettre de créance, ni réelle légitimité, Celia Cruz est choisie pour la remplacer au sein de l'orchestre le plus convoité de l'île, La Sonora Matancera.

Les premiers mois, jeune furie à la physionomie trop racée, elle est chahutée par les amoureux inconsolables du son de Myrta. Les plaintes affluent auprès du chef d'orchestre, Rogelio Martinez, qui ne se dédit pas. Sa capacité unique d'improvisation, la rigueur avec laquelle elle s'approprie les tubes chaloupés du patrimoine latin finissent par convaincre les plus récalcitrants. Il en sera toujours ainsi dans une carrière aux 70 disques, où elle ne se résigne jamais à plier devant les nouvelles divas encore plus déhanchées de l'Afro-Cubain. Sous prétexte d'une tournée au Mexique, le groupe choisit de s'installer aux Etats-Unis. Au meilleur moment, quand New York devient une capitale sud-américaine en exil, Celia Cruz entre au Palladium, une piste de danse qui accouche en direct de la salsa. Elle y rencontre Tito Puente, griseur de timbales, avec lequel elle enregistre huit albums dont l'impérieux Alma con Alma.

Le milieu manque de femmes. Celia Cruz, qui a quitté New York pour le Mexique faute de contrat, reçoit alors un courrier du compositeur Larry Harlow. Il prépare un spectacle latin sur le modèle des opéras-rock et cherche désespérément son personnage féminin, pour son Hommy appelé à tenir l'affiche pendant des mois. Elle accepte de revenir à sa terre d'adoption et se fait remarquer au Carnegie Hall par le producteur Jerry Masucci, souverain pontife de la salsa new-yorkaise. Il l'intègre alors dans son écurie la Fania; elle sera la seule chanteuse à débouler dans l'histoire du label. Elle multiplie alors les concerts colossaux, avec Johnny Pacheco, Willie Colon et Ray Barretto. En 1975, elle se retrouve au Yankee Stadium, dernière étape d'un couronnement populaire.

Dès lors, multipliant les tournées surhumaines (parfois cinq concerts dans la même journée), elle collabore avec la planète entière, de Caetano Veloso à Luciano Pavarotti, avec la volonté affirmée de démontrer sa suprématie. Toujours mariée à un membre historique de La Sonora Matancera, le trompettiste Pedro Knight qui lui sert aussi d'agent, Celia Cruz produit des disques à destination des danseurs invétérés de Miami et d'Amérique centrale. En tenue impériale, munie du sésame péremptoire «Azucar», qu'elle hurle en ouverture de ses récitals à dorures, elle parvenait encore récemment à faire des scènes qu'elle traversait un espace hors du monde. Dans un de ses derniers albums, elle reprenait l'hymne disco I will survive. Elle survivra, pas de doute là-dessus.