Un rayon de soleil qui se réjouit de rebondir sur la glace du Grand Nord comme il en a l’habitude, sauf que, cette fois, il est happé par l’océan Arctique et ne parvient plus à retraverser l’atmosphère épaissie par les gaz à effet de serre… Ainsi commencent les aventures de Sol au pôle Nord, un livre interactif, aussi rigoureux qu’ingénieux, écrit par la climatologue Célia Sapart et illustré par la dessinatrice Karo Pauwels.

L’idée? Mettre ce document numérique à libre disposition du public, familles et écoles, pour que les enfants cherchent des solutions qui permettent à Sol de «repartir vers l’espace». «Il faut remplacer l’écologie punitive par l’écologie inventive», plaide Célia Sapart, la trentaine brillante et créative.

«Les entreprises entendent le message»

Ce week-end, dans le cadre de l’Agora que le Théâtre Am Stram Gram consacre au climat (voir ci-dessous), la scientifique joue son propre rôle dans une adaptation de son ouvrage pour la scène signée Emilie Blaser. Elle est accompagnée par Joëlle Mauris, violoncelliste et Karo Pauwels qui crée l’univers du Grand Nord en direct.

«C’est magique! Les dessins, la musique et la lumière s’associent pour raconter les péripéties de Sol», s’enthousiasme la scientifique née au Val-de-Travers et aujourd’hui établie à Bruxelles où elle dirige la section communications et sciences climatiques chez CO2Value Europe, une organisation européenne qui promeut le recyclage du CO2 et la réduction des énergies fossiles.

«La prise de conscience climatique est palpable, j’en fais l’expérience tous les jours auprès des grandes entreprises», assure la climatologue, convaincue que «vivre dans la sobriété apporte plus de joie que l’actuelle logique de consommation déprimant l’humanité».

Le Temps: Célia Sapart, comment devient-on climatologue et glaciologue?

Célia Sapart: J’ai toujours été passionnée par la Terre, l’Univers et les océans. En 2001, à 19 ans, je suis allée étudier l’océanographie à l’Université de Bordeaux, puis, en 2004, je suis partie pour un stage de six mois en Alaska où je me suis formée en paléoclimatologie, la science qui permet de reconstruire les climats sur des centaines de milliers d’années en forant dans les sédiments marins ou dans les glaces. On comprend ainsi les cycles climatiques naturels et le rôle de nos activités humaines sur le climat.

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Dans le cadre de ma thèse, j’ai développé une machine capable d’extraire des bulles d’air captives de la glace qui nous renseignent sur les émissions de gaz à effet de serre du passé. On a par exemple constaté qu’il y a 2000 ans, en brûlant du bois, les Romains et les Huns émettaient déjà du méthane en quantité suffisante pour changer la composition atmosphérique.

Ce sont les bulles d’air dans la glace qui «parlent»?

Oui, en les analysant, on peut dater chaque couche de glace, notamment grâce aux poussières et différentes particules microscopiques qui s’y trouvent. Actuellement, on remonte jusqu’à 800 000 ans grâce aux glaces de l’Antarctique, mais on essaie de forer jusqu’à 1,5 million d’années pour pouvoir créer des données qui, modélisées, permettent de prédire les climats futurs.

En 2019, vous avez quitté le terrain, pourquoi?

Je ne supportais plus de constater les effets des changements climatiques sans pouvoir rien changer. Comme je suis passionnée de communication scientifique, j’ai choisi de me concentrer sur les solutions et d’aller parler aux dirigeants pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et «défossiliser» notre économie.

D’où votre arrivée à CO2 Value Europe…

Oui, c’est une organisation à but non lucratif qui incite les politiciens et les industriels à réduire les émissions de CO2 et à diminuer l’utilisation de carbone fossile en employant justement le CO2 comme matière première. Nous travaillons surtout avec les industries dont les émissions sont très compliquées à éviter sur le court terme comme les aciéries, les cimenteries et les secteurs de l’aviation et du transport maritime.

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Peut-être parce que les lois européennes les y contraignent, les dirigeants sont très preneurs de nos solutions, car ils savent que, dans les années à venir, les industries qui n’ont pas entamé la transition seront boudées par les banques qui commencent enfin à faire ce virage. Il faut que tout cela s’accélère, si on veut éviter le pire.

Quand vous dites «utiliser le CO2 comme matière première», vous pensez à quoi?

Il s’agit de capter le CO2 au niveau des usines ou directement dans l’atmosphère et d’utiliser ce CO2 à la place du carbone fossile. Quand le système est bien pensé, il peut permettre de réduire les émissions de CO2, mais aussi de créer des matériaux et carburants renouvelables. On peut par exemple faire réagir ce CO2 avec des déchets industriels qui sont riches en énergie et en minéraux pour créer des nouveaux matériaux résistants. C’est une situation win-win, car ces matériaux piègent le CO2 de manière permanente et permettent aussi de remplacer une partie du ciment dans le béton par exemple, ce qui réduit fortement l’empreinte carbone du produit fini.

Vous donnez aussi des conférences. Votre message?

Il est basé sur le trio «sobriété-circularité-efficacité». La sobriété consiste à se concentrer sur l’essentiel. Par exemple, en matière de mobilité, choisir les transports en commun ou les Twingos électriques plutôt que les SUV qui représentent une aberration écologique quelle que soit l’énergie utilisée.

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La circularité, c’est jeter un minimum, donc partager, réparer, réutiliser et, en dernier lieu, recycler. Pourquoi chaque propriétaire de villa a-t-il sa propre tondeuse? Ne pourrait-on pas imaginer des coopératives de quartier avec tous les objets disponibles en prêt? Et l’efficacité, c’est réduire l’utilisation d’énergie au quotidien. Comme, par exemple, stopper le gaspillage alimentaire qui s’élève aujourd’hui à près de 30% de la nourriture qu’on produit.

Vous parlez aussi de privilégier les services sur la matière…

Oui, il faut revenir à une économie de la fonctionnalité. Chacun a des trésors d’inventivité qui sont étouffés par le monde matériel. D’où un grand sentiment de solitude et de vacuité dans notre civilisation. Si je préfère une écologie inventive basée sur la sobriété à une écologie punitive, c’est parce que je suis convaincue qu’aucun individu ne profite du système actuel qui consiste à travailler comme un fou pour acquérir des biens qui ne rendent même pas heureux…

Pourtant ce système semble très difficile à déstabiliser, non?

Pas tant que ça. Aujourd’hui, même les CEO des entreprises les plus polluantes de la planète se posent des questions. Ils ont des enfants qui rejettent leurs activités et sentent qu’il y a une urgence climatique à considérer. C’est parfois plus compliqué avec les particuliers, car beaucoup sont désabusés, jeunes compris, alors que la lutte contre le réchauffement climatique est déjà une réalité. On est vraiment à un tournant! On peut encore créer un monde où il fait bon vivre.

«Les jeunes ont des solutions, écoutons-les!»

Après le féminisme à hauteur d’enfant, Am Stram Gram organise ce week-end une Agora sur le climat destinée aux plus jeunes. Spectacles, conférence ludique, atelier de permaculture, fresque du climat ou encore composition de slogans, sans oublier la Landsgemeinde qui permettra de «voter pour demain»: de vendredi à dimanche, les juniors auront leur mot à dire sur le réchauffement climatique. Célia Sapart, qui a participé à l’organisation de ces journées, les invite à penser en dehors des schémas imposés. «Des enfants ont par exemple imaginé des arbres pour se déplacer d’immeuble en immeuble. Ou un bus à pédales dans lequel les plus jeunes véhiculeraient les plus âgés. Toutes solutions sont les bienvenues, il n’y a pas de mauvaises idées!»

Agora climat, Am Stram Gram, Genève, du 8 au 10 avril.