Pour monter à «L’Etage», il faut pousser une porte au 44 de la rue du Lac, au cœur d’Yverdon, longer une vitrine où sont proposées aux jeunes des lectures d’été en rapport avec la nature, et grimper un escalier qui se tortille (mais il y a aussi un ascenseur!) pour entrer dans un bel espace sombre et frais en ce jour de canicule. Voilà dix ans que Céline Besson a repris les lieux, «sur les cendres encore fumantes de Fahrenheit 451», la librairie anarchisante où elle a fait son apprentissage. Mais Céline Besson n’a pas repris le flambeau politique: L’Etage est une librairie généraliste qui propose tous les domaines habituels, littérature, sciences humaines, nature et écologie, BD, livres d’art, et un très grand choix de littérature enfantine.

Un appartement à l’étage

On pénètre à L’Etage comme dans un appartement où les livres prendraient toute la place. Au fond de la première pièce, un beau meuble bleu récupéré de la pharmacie du rez-de-chaussée entrouvre ses nombreux tiroirs pour proposer quelques ouvrages choisis. Le long des murs, des rayons, et au centre, de grandes tables, sous lesquelles s’entassent les commandes scolaires. L’accent est mis sur la littérature pour la jeunesse, grâce à Nathalie Wyss, spécialiste du domaine. La librairie organise d’ailleurs depuis trois ans un concours de nouvelles pour jeunes plumes de 13 à 18 ans!

On passe un seuil, et voilà la deuxième pièce, située dans la maison voisine, au cœur de cette vieille ville où les constructions s’adossent serré. Celle-ci est lumineuse, un salon de lecture avec fauteuil et canapé, et une toute petite cuisine à l’entrée, qui promet des thés réconfortants, l’hiver, en choisissant ses lectures. Dans ses 120 mètres carrés, L’Etage réussit à caser 10 000 références tout en gardant son caractère chaleureux et accueillant. L’accueil, c’est la grande motivation de Céline Besson et de ses compagnes. Nathalie Wyss donc, Sylviane Balka et une apprentie, Cyrielle Cordt-Moller, deux postes et demi à elles quatre: une équipe féminine, pas tellement par choix idéologique mais plutôt le fait d’une réalité sociale, car la librairie indépendante, avec ses bas salaires, est le plus souvent l’apanage des femmes.

«Nous sommes là pour les lecteurs»

Mais loin de l’esprit de L’Etage de se plaindre. Céline Besson est une libraire qui se dit parfaitement heureuse. Pourtant, dit-elle, «ce n’était pas une vocation. Dans ma jeunesse, je lisais peu. J’ai fait un apprentissage d’assistante médicale. C’est là que j’ai appris à lire, grâce aux médecins avec lesquels je travaillais. J’ai aimé ce métier, mais à toujours côtoyer la maladie, j’ai eu envie de changer. J’ai choisi la librairie toujours pour la même raison: parce qu’on peut aider les gens.» Bien sûr, il y a l’amour de la littérature, du conte et du merveilleux. Et le goût d’apprendre: coup de cœur absolu, Lab Girl de Hope Jahren (Quanto, PPUR), l’autobiographie d’une géobiologiste. Mais le contact passe avant tout. «Nous sommes là pour les lecteurs, pour répondre à leurs attentes, pas pour leur imposer nos goûts. Nous signalons nos coups de cœur et nous les défendons, mais nous écoutons aussi les leurs. D’ailleurs, je ne suis pas une immense lectrice: je travaille neuf heures par jour, et puis il y a la vie sociale, la vie tout court!»

Depuis quelques années, il y a un retour au commerce de proximité, aux magasins locaux

Céline Besson, libraire

D’ailleurs, Céline Besson n’est pas du tout obsédée par la nouveauté ni par la rentrée littéraire. Bien sûr, on trouve à L’Etage toutes les principales parutions récentes, et même un choix pointu de petites maisons d’édition; et si un livre manque, on peut l’obtenir rapidement. Mais les quatre libraires privilégient le fonds: «Pouvoir remettre en évidence un livre déjà ancien, pour une actualité ou une vitrine thématique, c’est possible depuis que les diffuseurs ont changé leurs règles. Auparavant, nous avions une année pour rendre les invendus, maintenant, nous pouvons le faire tant qu’ils sont disponibles. C’est un immense privilège et j’en suis très reconnaissante», dit cette membre de l’Asdel, l’Association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires.

Les clients connaissent le chemin

Etre situé au-dessus de la mêlée, n’est-ce pas un désavantage? «Depuis le temps qu’il y a une librairie à l’étage, les clients connaissent le chemin. La concurrence d’une grande chaîne, Payot, ne me gêne pas non plus. Depuis quelques années, il y a un retour au commerce de proximité, aux magasins locaux. Quand nous allons déposer la recette à la banque à côté, l’employé nous donne parfois sa liste de commande; la boulangère aussi. Nos clients nous connaissent et nous les connaissons. Vraiment, la librairie va bien», constate Céline au bout de dix ans. Cet anniversaire sera l’occasion «d’un gros événement et d’une fête» à la rentrée.

Malgré la tranquille assurance de la libraire, il faut pourtant se démener pour faire vivre le négoce. L’Etage organise des rencontres et des lectures, entre autres avec Littinéraire, un collectif de librairies indépendantes soutenu par la CIIP (Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin), qui lui a permis d’inviter Gaëlle Josse ou Wilfried N’Sondé, et beaucoup d’auteurs romands, ici bien mis en valeur. Et, jolie idée, L’Etage offre des abonnements: pour 150 francs, le client reçoit un livre de poche choisi pour lui, chaque mois, pendant une année. Il y a aussi une formule pour jeunes et pour bébés!


L’Etage, rue du Lac 44, à Yverdon. www.l-etage.ch


Femmes de livres

Elles sont nombreuses en Suisse romande à avoir fait de leur amour de la lecture un métier: libraire. De Sion à Yverdon, de Delémont à Carouge, elles veillent à partager le goût des mots. Plein soleil sur quelques passionnées.


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